vendredi 16 novembre 2018

24 Frames de Kiarostami




Dans 24 frames Kiarostami fait parler le vent, le mouvement des arbres en réponse au vent. Il fait dialoguer ce qui ne « parle » pas. Il nous dit que le regard entend la vie dans l’eau, les vagues, la chute des neiges et de la pluie. Que la contemplation silencieuse de cinq minutes chaque plan-vivant est une richesse philosophique que les cinéphiles les plus exigeants ou les spectateurs/trices les plus sensibles pourront recevoir. Accueillir ce témoignage posthume, est son chant le plus beau. Que ce soit un troupeau de vaches qui traversent une plage laissant une seule des leur endormie, ou entêtée, ne voulant avancer, et qui reste immobile malgré la menace de la marée haute qui risque de l’engloutir. Ou du rossignol qui pousse son cri strident, avertissant, telle Cassandre, une catastrophe imminente, celle du son des scies, hors champs qui s’activent … le rossignol est perché sur un amas de troncs d’arbres coupés, et le son de la scie , hors champ, continue son œuvre, et tombent un arbre, et puis un autre et puis un troisième. Le plan fixe choisi par la caméra de Kiarostami, est là pour assister au malheur de l’oiseau qui à la chute du dernier arbre, prend son envol et quitte la terre. Le générique final va dévoiler la quantité d’effets visuels utilisés. L’équipe importante des graphistes qui ont œuvré à la réalisation du film dévoilent que ce qui ne semblait que l’effet du hasard n’était en réalité qu’un grand travail de mise en scène et de trucage, pour transmettre le message de Kiarostami et son plaidoyer envers le monde du vivant, de la faune et de la flore, en détresse, de l’inaudible et de l’invisible. Un magnifique adieu.


On peut encore voir le film aux dates suivantes au nouveau Cinéma Moderne :
https://www.cinemamoderne.com/films/details/24-frames/

vendredi 19 octobre 2018

Animalis de Claire Varin




Il y a des livres qui transforment le regard humain sur les bêtes. C’est à Banff Centre, lors d’un séjour d’écriture, que l’auteure Claire Varin ira chercher à apprivoiser l’écriture « animale ». L’autre bête qui dort en elle. En l’occurrence, l’écriture anglaise. Se réconciliera avec les guerres de ses ancêtres. S’approchera au plus près de la voix et de la voie animale. Le grognement de l’ours ou du loup (son « duende » intime). Animalis est un essai sous forme de récit autobiographique. Les épisodes où elle décrit son père en train de chasser un rat ou les passages où elle subit des rituels vaudous au Brésil, d’une prose précise et juste,  révèlent les premières prises de conscience vers la voie végane que prendra l’auteure. Avec elle, tout le long du livre, on voyage dans les parcs nationaux du Canada pour aller à la rencontre de la faune sauvage. On assiste à l’horreur de la maltraitance animale, autant qu’à la naissance de la vie, d’un éléphanteau, qui ne se fait pas sans la frayeur de sa mère qui craint ne pas le voir respirer. On est témoin de la torture et du sadisme de l’homme pour dominer la nature. Le chemin est long avant l’abolition des élevages industriels. L’animal est l’égal de l’homme pour Claire Varin. Il n’est pas acceptable qu’il soit hiérarchiquement inférieur. Elle se porte à leur défense et pour la libération des animaux de leur servage. Cela nous pousse à réfléchir comment pour humilier les Noirs, par exemple, on les compare, ou on les traite, en animaux.  Avec elle, on ira à la rencontre des vaches, des chiens « voyants et sourciers », des renards, des dauphins, des lions, et des grizzlis… C’est quand Claire raconte ses récits intimes, la mort de ses chats ou sa réflexion sur la vie animale, que nous sommes touchés par l’aspect littéraire du récit. Les bêtes ont un nom, et donc une identité, Frimousse, Chico… « Aimez-moi » semble implorer le chat … « à qui raconter ça ? » continue la narratrice. C’est l’essence de l’ouvrage. Qui va recevoir sa complainte ? Il est difficile, encore aujourd’hui de convaincre les gens et leur dire que les animaux nous parlent sans se faire traiter de folles, de sorcières, et pourtant c’est de la clairvoyance. Claire est une voyante des temps modernes. Après avoir fermé le livre, on ne regarde plus la vie animale, végétale, que dis-je, la vie tout simplement, de la même manière.



Animalis de Claire Varin, Leméac, 2018.