jeudi 24 janvier 2019

Tous les hommes désirent naturellement savoir de Nina Bouraoui

«  J’ai appris à nier ce que l’on ne peut nommer. Sans mot rien n’existe, tu comprends ? » À partir de cette affirmation, Nina Bouraoui va déconstruire les mythes autour des questions sensibles telles que l’homosexualité et le racisme. Du non-dit de la mère à la naissance à l’écriture de la fille, et donc à la prise en charge des mots qui doivent être dits, on assiste dans ce nouveau livre de Nina Bouraoui à une révolte assumée, un combat féministe. Un courage admirable, pour affirmer son désir de femme, algérienne et française, qui affronte un monde d’hommes. À partir de la blessure de la mère : l’épisode de sa mère qui rentre à la maison avec ses vêtements déchirés, dans une Algérie des années soixante-dix, où les harcèlements dans les rues, annonçaient déjà les années sanglantes à venir, l’auteure transportera en elle cette blessure, cette douleur, et une culpabilité que j’essaie encore de comprendre. Elle écrit tout au long du récit, qu’elle veut « se faire pardonner une faute ». La faute d’être différente. Est-ce que sa grand-mère française finira par l’aimer avec sa part d’Algérienne ? On assiste à certaines scènes cruelles de racisme : « - Ça parle français à la maison ? » lui demandera-t-on en voyant son nom. C’est une quête absolue d’être aimée dans sa différence. Cela me fait réfléchir à une question fondamentale à savoir s’il est plus gratifiant, après tout, d’aimer ou d’être aimée. Un livre à lire et relire pour l’authenticité de la démarche comme tous les autres livres de Nina Bouraoui. 

Tous les hommes désirent naturellement savoir, Nina Bouraoui, Éditions Jean-Claude Lattès, 2018, 264p.

dimanche 16 décembre 2018

Souvenirs de Jérusalem par Sirine Husseini Shahid


C’est la voix de Sirine, la mère de Leila Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, qu’on entend dans ce récit qui est une somme de portraits, des tableaux de la Palestine d’avant et après 1948. Cette mémoire nous la connaissons mal, car non transmise par les médias dominants; elle nous poigne au ventre tellement le style est proche de l'écriture de Colette, (Odile Demange nous livre une magnifique traduction française). « J’ai découvert que mes souvenirs les plus heureux sont des images de lieux davantage que d’êtres humains… je ferme les yeux, je me rends à Jéricho en hiver, à Sharafat l’été, et à Jérusalem au printemps. Pour moi, c’est toujours le printemps à Jérusalem, à cause de ce matin d’autrefois où, de la fenêtre de ma chambre, j’ai vu les trois coquelicots ».


Une dame, déjà âgée, revisite ses souvenirs. Merci à Edward Saïd qui l’a encouragée à consigner par écrit ce précieux récit intime devenu document historique de grande valeur. Il s’intéressait, nous a dit sa fille, Leila Shahid, lors de sa dernière visite à Montréal, aux récits de l’Histoire livrés par les femmes. Il le dit dans sa préface, ce livre devrait figurer dans le Musée de la Mémoire. Et en effet, il y figure au premier rang. Il s’agit d’un monde disparu, celui du « hakawati », le « conteur » qui passait dans les ruelles avec sa « rababa » instrument à deux cordes. Sirine ferme les yeux et revisite les printemps de Jérusalem, sa ville d’origine qu’elle a dû quitter à la suite de l’occupation, de l’arrivée massive des juifs. Elle retrouve ses souvenirs devenant, en elle, un havre pour son pays perdu. Quand Sirine raconte comment sa mère retourne dans sa maison habitée par des colons venus de Bagdad, comment les deux femmes se retrouvent avec humanité, l’émotion est palpitante, et le silence est plein de l’absurde injustice. Les épisodes se succèdent apportant rebondissements et surprises. L’épisode de Sitt Zakkieh qui augure le BDS en refusant d’acheter chez Orosdi Back, les grands magasins qui existaient à l’époque ottomane, après à une réplique désagréable du vendeur.  Le livre se termine sur une note poétique : la photographie de quatre générations de femmes. Sirine, sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère.
Laquelle fut la plus heureuse ? se demande Sirine. Celle qui ne connut pas l’occupation, mais resta dans sa maison et sa ruelle de Jérusalem, conclut-elle, car elle n’a pas connu le sort des réfugiés, et n’a pas souffert de l’éternelle quête d’une identité sans ambiguïté : « Le matin où je retrouvai ce vieux portrait de famille, je n’ai pas le courage de le regarder bien longtemps. Certains jours, le passé pèse lourd sur le cœur. Mais je m’y plonge souvent, et je me souviens ». Un récit intime à la musicalité palpable. 


Le livre est difficilement trouvable, mais nous souhaitons une autre publication.

Sirine Husseini Shahid, Souvenirs de Jérusalem. Préface d'Edward Said. Traduit de l'anglais par Odile Demange, Fayard, 265 pages.



vendredi 16 novembre 2018

24 Frames de Kiarostami




Dans 24 frames Kiarostami fait parler le vent, le mouvement des arbres en réponse au vent. Il fait dialoguer ce qui ne « parle » pas. Il nous dit que le regard entend la vie dans l’eau, les vagues, la chute des neiges et de la pluie. Que la contemplation silencieuse de cinq minutes chaque plan-vivant est une richesse philosophique que les cinéphiles les plus exigeants ou les spectateurs/trices les plus sensibles pourront recevoir. Accueillir ce témoignage posthume, est son chant le plus beau. Que ce soit un troupeau de vaches qui traversent une plage laissant une seule des leur endormie, ou entêtée, ne voulant avancer, et qui reste immobile malgré la menace de la marée haute qui risque de l’engloutir. Ou du rossignol qui pousse son cri strident, avertissant, telle Cassandre, une catastrophe imminente, celle du son des scies, hors champs qui s’activent … le rossignol est perché sur un amas de troncs d’arbres coupés, et le son de la scie , hors champ, continue son œuvre, et tombent un arbre, et puis un autre et puis un troisième. Le plan fixe choisi par la caméra de Kiarostami, est là pour assister au malheur de l’oiseau qui à la chute du dernier arbre, prend son envol et quitte la terre. Le générique final va dévoiler la quantité d’effets visuels utilisés. L’équipe importante des graphistes qui ont œuvré à la réalisation du film dévoilent que ce qui ne semblait que l’effet du hasard n’était en réalité qu’un grand travail de mise en scène et de trucage, pour transmettre le message de Kiarostami et son plaidoyer envers le monde du vivant, de la faune et de la flore, en détresse, de l’inaudible et de l’invisible. Un magnifique adieu.


On peut encore voir le film aux dates suivantes au nouveau Cinéma Moderne :
https://www.cinemamoderne.com/films/details/24-frames/