vendredi 3 mai 2013

Un dieu qui danse : les romans de Imane Humaydane


J'ai lu deux livres de Imane Humaydane traduits de l'arabe: Mûriers sauvages et D'autres vies.



Dans ses deux livres, Imane Hymaydane dénonce la condition de la femme arabe. Dans Mûriers sauvages, Sara, l'enfant qui ne parle pas. Née dans l'univers machiste des hommes, d'un père dont elle craint la colère, la jeune fille observe, regarde, rarement prend la parole, dans le village druze aux coutumes très bien décrites.
Un monde aux mentalités inchangées qui vit au cycle des saisons,  dans le domaine des vers à soie du grand-père. Les Druzes ont un secret bien caché dans leur Livre de Sagesse enfermé à double tour dans un placard, la clé enfouie entre les seins de la tante de Sara. Les Druzes croient en la métempsycose , ils ne croient pas à l'enfer, "vous disparaissez dans l'au-delà pour revenir presque aussitôt ici-bas". Un livre réservé aux initiés.
Imane Humaydane dans le Vieux-Montréal
lors de son passage à Montréal
photo : N. L. 

C'est ainsi que la narratrice D'autres vies revient au Liban, le lieu de sa naissance, comme un retour sur terre. Tous les expatriés ressentent cette sensation un jour ou un autre, avant qu'un autre lieu d'appartenance naisse en eux. Quand un autre espace fera "sens pour eux.


Dans D'autres vies, le récit se déroule dans trois pays. Au Kenya , en Australie et au Liban. À Beyrouth où la narratrice retourne sans pouvoir déterminer si elle pourra y rester ou repartir.
Beyrouth, la ville éraflée, aux cicatrices encore prêtes à se rouvrir pour laisser couler les épreuves du passé. Comme beaucoup d'autre expatriés, Myriam peine à croire que la guerre est finie et qu'il n'y aura plus ni peur, ni barricades. Le plus douloureux est l'absence des disparus, "pas morts, pas en vie, entre deux demeures". Un peu comme Myriam qui ne sait plus quel lieu "fait sens pour elle" . Est-ce son instabilité qui cause son angoisse ou est-ce dû à la guerre ? A-t-elle le droit de se souvenir, elle qui est partie et qui ne l'a pas vécue ? Elle se remémore le passé, alors que ceux qui sont restés ont réussi à l’oublier. Elle aspire à une vie qui recommence à zéro pour pouvoir admirer un "soleil qui ne lui rappelle aucun hier, aucune guerre". Elle est elle-même une absente, une disparue, qui réapparait tel un fantôme.  Elle cherche à travers ses nombreux  amants le plaisir du retour à la vie. La narratrice parie sur l'amour et échoue. Entre Chris, l'Occidental, et elle, deux mondes étanches. Est-ce la langue qu'elle ne partage pas pleinement avec lui, qui crée ce gouffre ? Et Nour, le Libanais intellectuel qui lui inspire une passion dévorante ? Pourra-t-elle le retenir ?

Trouver un sens à l'existence, telle est la quête de Myriam, malade du souvenir de la guerre. Elle réussit à s'en affranchir par le rire, le jeu, ou en chantant les chansons d’Asmahan. Le nom de la chanteuse Asmahan que sa mère n'avait pas réussi à lui donner à sa naissance. Une mère muette, car incapable de mentir, elle avait choisi le silence.
"Il est difficile de croire en un dieu qui ne danse pas" écrit la narratrice en citant Nietzsche.
Si les personnages des romans de Imane Humaydane choisissent de se taire, l'écrivaine, elle, choisit l’écriture pour donner une voix à leur existence et leurs histoires.








Imane Humaydane, Mûriers sauvages, Paris, Verticales, 2007
traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot


Imane Humaydane, D'autres vies, Paris, Verticales, 2012
traduit de l'arabe (Liban) par Nathalie Bontemps




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