jeudi 27 mai 2021

Entre Orient(s) et Occident(s) un échange littéraire organisé par Leonardo Tonus de l’Université Sorbonne




Un échange littéraire sur les sujets de la poésie et la migration, de la mémoire blessée, du féminisme et de l'écriture et la traduction organisé par Leonardo Tonus de l’Université Sorbonne :

La vidéo de la rencontre avec Nadine Ltaif, Myriam Soufy et Marcelo Maluf dans le cadre du Projet Migra est disponible via le lien suivant :





1. À l’heure des épidémies, à l’heure de l’individualisme, à l’heure des injustices flagrantes tant économiques que sociales, l’écriture est-elle encore capable de l’acte de resistance/résilience ? Ou ces notions seraient-elle devenue dépassées voire galvaudées ? De quelle façon se manifeste dans votre écriture ce devoir d’utopie dont parle Tahar Bekri.

Réponse N. L. : Pour des personnes qui ont trop souffert, je pense aux libanais, on ne peut plus oser parler de résilience. Parler de résistance me convient mieux. Dans la révolte, dans la lutte, dans l’indignation on reste positive et on ne sombre pas dans la dépression. L’écriture d’ailleurs oscille entre les deux : la grande tristesse du deuil et la pulsion de vie qui est l’espoir de voir la lumière au bout du tunnel et donc de tendre vers l’Utopie dont parle Tahar Bekri dans le poème que tu cites. 


2. ERRANCES 
Dans une de vos interviews, Nadine, vous affirmez : « L'aventure de l'écriture est celle de l'errance, du départ, de la rupture. ». Cette « enracinerrance » que vous révendiquez, (et ici je fais référence au concept forgé par l’écrivain Jean-Claude Charles dans ‘Le corps noir ») vous conduit du conte poétique au haikus, en passant même par le journal intime poétique comme dans votre dernier ouvrage ‘Rien de mon errance ». Pourriez-vous parler un peu de la naissance de cette anthologie. Et pour quelle raison revenir sur le thème de l’exil à partir de ces figures tutélaires, comme celles de Dante, Ovide, Mandelstam. Pourquoi tout écriture serait, selon vous, un deuil, une séparation ?

Réponse : j’ai voulu dans ce recueil rassembler les figures littéraires qui ont connu l’exil : Dante a été exilé de Florence, Ovide de Rome et Mandelstam de Russie  mais aussi Gibran Khalil Gibran, il avait dû émigré aux États-Unis à cause de la famine du début du vingtième siècle à cause de l’empire Ottoman et à qui je fais allusion dans l’extrait que je vais lire son livre s’intitule Les ailes brisées. Je conçois souvent le recueil comme un seul poème comme c’est le cas dans Rien de mon errance et non pas des poèmes épars. Le narrateur  trouve à Montréal le manuscrit d’un mendiant. Des fragments de poèmes que le mendiant rédigeait. On ne connaît pas l’origine de ce mendiant mais on le devine au cours de la lecture. En fait c’est un littéraire immigré qui a tout abandonné pour descendre dans la rue et errer dans les rues de Montréal. 
Pour répondre à la deuxième partie de la question si toute écriture est un deuil je dirais oui, c’est une chose à laquelle on renonce. Qu’on abandonne. C’est toujours un paradis perdu. 
 
 
LECTURE : NADINE (« Rien de mon errance », p. 18/19)


3. Comment reconstruire une mémoire blessée ? L’écriture parvient-elle à apaiser cette douleur ? (Je pense ici à la fin du poème de Nadine dans « Métamorphoses d’Ishtar » p. 18 « La mémoire se reconstitue/ à force de labeur et d’insistance, /les choses finissent par se préciser/ Dans le temps, une histoire contenue/ dans ses germes » OU encore dans « Elégies du levant » p. 40 « et la mémoire n’est-elle pas/ pour raviver/ un chagrin ? et l’oubli et la mémoire/ ne sont-ils que pour ensemencer/ l’écriture ? )

Réponse : Je pense on ne guérit pas d’une douleur. Elle s’estompe mais au moment de l’écriture elle ressurgit, prend forme, se replante dans la page? Germe et pousse comme un arbre. Mais alors qu’elle ruisselait en larmes elle s’épanouit en beauté et elle fleurit. 



6. FEMMES
Nadine, vous affirmez dans « Entre les fleuves », je vous cite : « je ne me détacherai pas de l’histoire. De l’histoire qui nous a tatouées, martelé la figure, pour désigner notre appartenance à telle tribu, à telle autre, à un groupe social (…) l’histoire des femmes à travers le monde est mon histoire à moi ». Pourriez-vous parler un peu de votre dette envers Nawal El Saadawi ( « Je continuerai à écrire. J'écrirai même s'ils m'enterrent, j'écrirai sur les murs s'ils me confisquent crayons et papiers; j'écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune... L'impossible ne fait pas partie de ma vie. »). De même pourriez-vous parler de ces figures mythiques féminines qui traversent votre écriture : Ishtar, Tanit , Hécate. Pourquoi d’ailleurs, cette plongée dans l’univers mythique ? Que nous apprend-il ?


Réponse : Vous savez Nawal El Saadawi représente tant à toutes les jeunes filles nées dans pays arabe mais aussi toutes les filles et les garçons qui ont hérité et subit le règne patriarcal. Elle avait un tel amour envers la femme paysanne pauvre égyptienne. Elle a voulu la sauver de la violence qu’elle subit. 
Cet amour est émouvant et on peut lire son récit poétique traduit par Assia Djebar Ferdaous comme un hymne à la jeune femme fellaha d’Égypte. 

Nawal a dit je suis Isis ! La déesse égyptienne. elle voulait qu’on continue à l’appeler Isis comme dans son village de la Haute Egypte. Moi j’ai voulu trouver une figure qui représente l’origine de ma culture Assyro-babylonienne alors j’ai choisi Ishtar. La déesse de l’amour et de la guerre. Je pouvais avec cette incarnation écrire mon récit épique de la guerre du Liban et l’odyssée de mon exil d’abord au Caire puis à Montréal. Cela a donné les Métamorphoses d’Ishtar. 
Tanit c’est le répondant d’Ishtar en Tunisie (Myriam pourrait en parler) 
Quand à Hécate c’est une autre figue que j’avais découvert chez Pierre Jean Jouve et qui représente le mystère de la sexualité féminine. 

7. Pourriez-vous évoquer le travail avec Hejer Charf dans la vidéo-installation « les réfugiés du chemin Roxham » ?

Réponse : Hejer Charf est une cinéaste québécoise d’origine tunisienne avec qui je collabore depuis 25 ans sur les films documentaires poétiques. Plusieurs poèmes lui sont dédiés entre autre "Le nom d’Agar" , dans Le livre des dunes ou "L’exil Andalou" dans Ce que vous ne lirez pas. Nous travaillons ensemble au sein de notre maison de production Nadja productions. Les films justement traitent de la vie culturelle diversifiée de Montréal dans un documentaire- fiction LES PASSEURS et aussi d’autres films sur la littérature francophone avec Autour de Maïr Verthuy et sur l’histoire de la Tunisie à travers la vie de Bice Beatrice Slama Béatrice un siècle,  professeur à Paris 8, juive et communiste. 
Hejer est très travaillée par les migrants aux frontières canadiennes. Dans " Venise en Québec" je raconte notre périple pour essayer d’aller à leur rencontre ça a donné un très beau court-métrage intitulé « Les réfugiés du chemin Roxham » je pourrais vous donner le lien. Elle a gardé un extrait du poème que je vais vous lire : 
 
LECTURE NADINE : « Venise en Québec »
 

8. NADINE : Vous revenez souvent à cette idée selon laquelle votre écriture serait habitée par une multitude de langues et qui à la base de toutes ces langues il y aurait le rythme.
( « Métamorphoses d’Ishtar » p. 38 « mille et une langues ont parlé ma langue/ mille et une voix me lèvent et me portent/ vers vous une bouche aujourd’hui se/ libère, car elle n’a peur de rien ni de mourir ».
En vous paraphrasant : Les arabes auraient-ils inventé le rythme avant d’avoir les mots ? De quel rythme, s’agit-il ici ?
 « Des langues sommeillent en moi. Elles ressortent en rêve ou quand j'écris.
Nous sommes tout d'abord bercées par un rythme et ce rythme veut devenir mots, vers, proses, flots. ( ou silence comme dans le rire de l’eau) »

Réponse : Je suis une machine à traduction simultanée. Continuellement je me traduis de l’arabe au français. Mon passé d’orientale surgit dans mes écrits. Comme des couches de palimpsestes, ou les sédiments d’un volcan de cendres qui tombent en recouvrant d’autres cendres, une civilisation recouvre une autre qui recouvre une autre et ainsi de suite. 
Et je suis l’archéologue qui creuse dans sa mémoire pour dégager celle que j’ai un jour été. 
Quel est ce chant que j’entends ? quels sont les demi-ton du piano oriental que je tente de reproduire quand j’écris en français ? 
Lorsque mon amie me traduit en arabe, je crois retrouver l’original de mon écrit. Et lorsque des personnes arabophones me lisent, ils pensent lire un texte arabe. Je pense à Albert Cossery qui a vécu toute sa vie à Paris dans un hôtel parisien du 6e arrondissement et qui a décrit le Caire dans son français à lui. 
Écrire c’est créer une propre langue, un style. 
Sans oublier qu’on a choisi la langue du colon. Qu’on a choisi de parler, écrire, dans sa langue à lui, pour dire la douleur du colonisé. 
Comme Shéhérazade qui prend le langage du Roi pour le subvertir. 
en même temps, dans cette lutte, il y a une relation d’amour. Amour d’une langue chantante, le français, et qui as su me séduire. 



samedi 24 avril 2021

Quo vadis, Aida ? de Jasmila Žbanić



Il y a des films qui vous secouent à la racine de votre histoire personnelle. Tel a été le cas, pour moi, de Quo vadis, Aida ? de la réalisatrice bosnienne Jasmila Žbanić, vu hier au cinéma Forum. Encore une fois, nous n’étions que cinq dans la salle pour un film qui brillera aux Oscars cette fin de semaine (je l’espère). C’est le massacre des musulmans bosniaques par Ratko Mladic, le commandant en chef de l'armée de la République serbe de Bosnie en 1995. Une guerre civile qui fait écho à la guerre civile libanaise. La réalisatrice filme les visages. Je ne saurais pas décrire toute la beauté des images dans ce film C’est aussi le jeu de l’actrice, Jasna Đuričić, interprète auprès des Casques bleus néerlandais, la mère qui veut sauver ses deux garçons en les cachant pour leur éviter le massacre, qui bouleverse et qui sert de fil conducteur. Quand Aida retourne dans sa maison occupée par une famille chrétienne, qui vit dans le lieu qui lui a appartenu, on ne peut que revivre la tragédie de tous les peuples déportés et contraints à l’exil : Palestiniens, Libanais, Arméniens, … L’universalité de ce film, son humanisme, mérite l’Oscar du meilleur film international. À voir absolument.


mardi 20 avril 2021

Gloria Escomel, les années parisiennes (1960-65)- Entrevue avec Nadine Ltaif






Entrevue avec Gloria Escomel

Propos recueillis et montage image par Nadine Ltaif

Cliquez sur ce lien :  
https://www.youtube.com/watch?v=p8vgcJZWzoI    



J’ai fait la connaissance de Gloria Escomel en 1981, alors que j’étais étudiante à l’Université de Montréal en Études françaises. Écrivaine, professeure de littérature dans cette même université, elle enseignait entre autres, son célèbre cours de littérature fantastique et de science-fiction. Parmi les titres que Gloria a publiés entre 1988 et 1994,  il y a Fruit de la passion (roman), … Tu en parleras… et après? (théâtre), aux Éditions Trois. Pièges (roman), Les eaux de la mémoire (nouvelles), publiés aux Éditions Boréal. Elle a reçu les prix Judith Jasmin, Robertine-Barry et celui des Radios européennes. Elle a été journaliste dans l’Actualité, La Gazette des femmes, La Nouvelle Barre du jour, La Vie en rose, Le Devoir, Châtelaine et Perspectives







Elle a aussi publié les poèmes de Georgette Gaucher Rosenberger, son professeure d’école, qui lui apprit à écrire en français qui fut aussi l’amour de sa vie dans Océan, reprends-moi : poèmes choisis, 1935-1987 (éditions Trois, 1987)


Gloria Escomel est originaire de Montevideo en Uruguay.


J’apprends par un heureux hasard qu’elle avait passé quelques années en France, à Paris entre 1960 et 1965. Elle avait 19 ans. Elle arrivait avec sa famille de Montevideo. Elle voulait étudier le cinéma pour faire des films à la manière de Jean Cocteau. Mais elle a été redirigée vers la littérature. Elle fit la connaissance de Françoise D’Eaubonne, figure subversive de la pensée féministe des années soixante. Elle avait publié des livres incompris à l’époque tel Le Complexe de Diane, érotisme ou féminisme (1951), 



Il me vient alors l’idée de l’interviewer pour en apprendre davantage au sujet de ses années parisiennes et de sa relation avec Françoise D’Eaubonne.




Quelques œuvres de Françoise d’Eaubonne écrits avant 1965 :

Le temps d’apprendre à vivre, Paris, Albin Michel, 1960

Je voulais être une femme,  Paris, Buchet / Chastel, 1962

Les sept fils de l’étoile, Hachette, coll. le rayon fantastique n°88, 1962

L’Échiquier du Temps, Hachette, coll. le rayon fantastique n°99, 1962

Jusqu’à la gauche, Paris, Buchet / Chastel, 1963

Bonne nuit, cher prince, Buchet / Chastel, 1963

Rêve de feu. Hachette, coll. le rayon fantastique n°124, 1964




 

mercredi 24 mars 2021

Ce que je dois à Nawal El Saadawi


J’ai lu Nawal El Saadawi à 18 ans. Je découvrais l’amour en même temps que je découvrais la misère du Caire. De quoi ne pas donner envie de vivre. La guerre du Liban nous avait forcés à déménager au Caire où mon grand-père avait pu nous recevoir en attendant la fin de la guerre civile. Nous y étions restés deux ans de 1975 à 1977. De 1977 à 1978 nous étions retournés à Beyrouth, le temps d’une accalmie, puis à nouveau retour au Caire de 1978 à 1979. Ces multiples déménagements m’épuisaient moralement et m’empêchaient de prendre racines amicales dans chaque pays. C’est dans ce contexte instable que je m'éveillais à la situation injuste réservée aux femmes et aux limites de leurs libertés. Il fallait les surprotéger des prédateurs masculins. Nawal El Saadawi vient de nous quitter à l’âge de 90 ans. Médecin, psychiatre, écrivaine, elle analysait la société des femmes en Égypte et leurs conditions d’opprimées. Mutilations sexuelles des petites filles, tabou de la virginité, crimes d'honneur contre les femmes, elle s’intéressait aux femmes du milieu rural.  

Nawal disait " Je suis Isis ! " La déesse égyptienne. Elle voulait qu’on continue à l’appeler Isis comme dans son village de la Haute Égypte. Cette identification à la déesse de la fécondité n’était pas sans importance. Elle démontrait son engagement en tant que médecin auprès des femmes. Elle avait un tel amour pour la femme paysanne pauvre égyptienne qu'elle tenait à la sauver de la violence qu’elle subissait. 




Cet amour est émouvant et on peut lire son récit poétique traduit par Assia Trabelsi et Assia Djebar
Ferdaous, une voix en enfer comme un hymne à la jeune femme fellaha d’Égypte. 
Nawal El Saadawi représente tellement pour toutes les jeunes filles nées dans un pays arabe mais aussi toutes les filles et les garçons qui ont hérité et subit le régime patriarcal. 


 « Il est nécessaire de comprendre que la lutte la plus importante à laquelle sont confrontées les femmes dans les pays arabo-musulmans n'est pas celle de la «libre pensée» versus «la croyance en la religion», ni des «droits féministes (comme parfois on le pense en Occident) contre le« chauvinisme masculin. », il ne vise pas non plus certains des aspects superficiels de la modernisation caractéristiques du monde développé et de la société aisée. Dans son essence, la lutte qui se déroule actuellement vise à faire en sorte que les peuples arabes prennent la possession de leur potentiel économique et de leurs ressources, ainsi que de leur patrimoine scientifique et culturel afin qu'ils puissent développer au maximum tout ce qu'ils ont et de se débarrasser une fois et pour toutes du contrôle et de la domination exercés par les intérêts capitalistes étrangers. Ils cherchent à construire une société libre avec des droits égaux pour tous et à abolir les injustices et l'oppression des systèmes basés sur les privilèges de classe et patriarcaux. » 
Femme au degré zéro, 1975 

Préface à la traduction anglaise (traduction de Sherif Hetata) de La face cachée d’Ève. Publié une première fois en arabe en 1977. 


 Je prenais ma caméra super 8 et filmais des scènes de rues dans les quartiers populaires du Caire ou bien dans le village de Kirdasa, où des tisserandes toutes jeunes fabriquaient des tapis devenus célèbres par leur style. Ces petits films je ne les trouve plus que dans mon souvenir.



                  


 Alors que j’écrivais ces mots je suis allée chercher ces dits films et, oh, surprise je retrouve une boite dans laquelle la pellicule super-8 est conservée. Reste à faire un transfert pour découvrir les images manquantes à ma mémoire. 


L’existence de Nawal El Saadawi me confortait et me fortifiait dans ma révolte. Ses livres étaient autant de preuves que, oui, il est important d’être féministe dans les pays arabes, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Les filles n’étaient pas les égales de leurs frères et n’avaient pas les mêmes droits. Ce qu’elle m’a appris : ne pas renoncer au combat. Écrire, comme filmer, est aussi un combat. 
La Face cachée d’Ève, 1977

 « Je continuerai à écrire. J'écrirai même s'ils m'enterrent, j'écrirai sur les murs s'ils me confisquent crayons et papiers; j'écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune... L'impossible ne fait pas partie de ma vie. » 
Nawal El Saadawi (1931- 2021)

lundi 15 mars 2021

Extrait du Journal 1

Hier, avec mon amie, nous sommes allées au Vieux-Montréal pour faire une longue marche. Les rues étaient enneigées mais nous n’avions pas besoin de nos crampons. Tout était fermé, ni restaurants, ni cafés, ni boutiques. Seuls les rares cafés ou pizzas offraient des mets ou boissons chaudes à emporter. Les lumières de Noël étaient encore illuminées. L’église Notre-Dame fermée. La rue McGill avec des sculptures en formes d’arbres aux branches nues, décorés comme des chandeliers de lumières faisaient sans conteste de McGill la plus belle rue de Montréal. Rue de la Commune, Place Jacques Cartier, vers l’Hôtel-de-Ville. On a décidé de descendre vers le centre-ville par l’esplanade de l’Hôtel-de-Ville. La vue du centre-ville la nuit, avant le couvre-feu de 20h nous réconciliait avec la morosité de notre époque. Puis, traversant l’autoroute Ville-Marie, on a aperçu une petite souris qui fonçait vers nous, sortie toute chaude des cuisines. Elle ne semblait pas souffrir de malnutrition. Je m’arrêtais, me retournais pour la regarder courir. Chose surprenante, comme ayant lu dans ma pensée, la souris s’était arrêtée aussi, fit volte-face et fonça à nouveau à ma rencontre. Je n’arrive toujours pas à m’expliquer son empressement. Qu’avait-elle flairé ? Mon intérêt, ma bienveillance à son égard ? pensait-elle que j’allais la nourrir d’un fromage, d’un bout de pain. Cette apparition m’a rassurée. Nous n’étions pas tout à fait seules. Ni tout à fait coupées du règne animal. Les contes pour enfants pouvaient continuer d’exister.

Extrait du Journal 
fin janvier 2021

lundi 22 février 2021

Nahla, un film de Farouk Beloufa (1979)

Yasmine Khat et Ziad Rahbani

Il y a des films qui passent inaperçus, ou que nous avons ratés pour une raison ou une autre et qu’il est difficile de voir ou revoir. Tel est le cas de Nahla, de Farouk Beloufa, cinéaste algérien, qui nous a quittés en 2018. Mon amie cinéaste Hejer Charf m'a prêté le Dvd, et je peux enfin le voir 42 ans après sa sortie sur les écrans. Le film porte sur la guerre civile au Liban alors qu’elle venait juste de commencer depuis quatre ans. Le film rassemble des actrices et des acteurs professionnels et non professionnels. L'actrice Yasmine Khlat (aujourd’hui devenue écrivaine) joue le personnage de Nahla, son premier rôle au cinéma. Elle incarne une chanteuse qui craint de perdre sa voix en même temps que sa santé mentale. Le personnage de Maha, journaliste recherchiste sur le film, est joué par Lina Tebbara, qui joue en fait son propre rôle. C’est le personnage féministe du film. Le musicien Ziad Rahbani  compose la chanson thème de Nalha. Larbi, (Youssef Saiah) le photographe-journaliste algérien fait un reportage sur le tournage du film de même qu’un reportage sur la guerre. Bien que son regard soit extérieur, il est algérien comme le cinéaste, il est le double du cinéaste si on veut, il va prendre délibérément le parti de la gauche libanaise qui défend la cause palestinienne. Il se range du côté de Maha qui ne craint pas de poser les questions brûlantes de l’époque. Nous découvrons les camps des réfugiés palestiniens avec Hind, l’activiste palestinienne, (Nabila Zitouni). La caméra quitte le plateau de tournage du film, qui devient documentaire. Elle descend dans la rue, nous fait revire le Beyrouth à la fin des années 70. La rue Hamra et ses embouteillages, les klaxons des taxis, les vieilles Mercedes de l’époque. Quand elle pénètre dans le camp palestinien, une femme paysanne comme la gardienne du temple est assise à l’entrée. Elle leur dit : Ahlan tfadalo, bienvenue, entrez. Farouk Beloufa joue avec le réel. Larbi, le photographe répète les phrases, il se les remémore. Le spectateur fait le reportage avec lui. Il enregistre. On entend la bande son. Et toujours la voix de la chanteuse le long du film. Des extraits de Kissinger avec Anwar Sadate. Les bruits des rues, la voix du mendiant, les jeunes gens qui draguent. Tout un hors-champ qui fait de ce film précurseur des films documentaires-fictions. C’est la cinéaste Moufida Tlatli qui a monté le film. Elle aussi vient de nous quitter. Un film qui nous habite longtemps, comme Beyrouth et notre mémoire de la guerre. C’est grâce à la cinéaste libanaise Jocelyn Saab (elle aussi nous a quittés en 2019) qui a introduit Beloufa au Liban.

(Voilà je retourne le DVD à Hejer qui l'attend avec impatience)

Nahla en Dvd : Les mutins de Pangée. Durée du film : 109 min. 1979 Durée des compléments : 55 minutes Le silence du Sphinx (2010 - 13 min) Un court-métrage de Farouk Beloufa Un récit déroutant où se mèlent simulacre du réel et vraisemblance de la fiction. Reportage sur le tournage de Nahla réalisé par Jocelyne Saab (1979 - 27 min) Entretien avec Farouk Beloufa - (2015 - 12mn)

dimanche 17 janvier 2021

Atelier de traduction : Rien de mon errance traduit en arabe par Faten F. Faour


 





لا شيء من تجوالي


نادين لْطَيف

ترجمة فاتن ف. فاعور


أُحادِثُ البحرَ والرياح
تتلاشى كلماتي مع الأمواج
وتقفزُ
أبياتي الشعرية
مدفوعة مع رغباتي وأشرعتي
نحو الفراغ
(...)
أكتبُ والدمعُ ينهمر على وجنتيّ
أشعرُ بالاختناق
أفتح ثغري محاولا ترنيم صلاة
سريعا
ينزلق في جوفيَ البحر
(...)
أنا تحت رحمة البحر الشره
وجسدي محطّم بفعل الرياح
إنّه الموت

أوڤيد

هل كان أميرانديان ؟ من كان يتوقّعه كاتبا؟ مثقّفا؟ أو أنه لم يكن أميرانديان
مُتَشرّدٌ عُثر عليه جثّة هامدة متجمّدة
عند زاوية شارع في مونتريال
وفي جيبه كومة مخطوطات.
منفيّاً
كان قد رأى
ما كان يجب أن يرى
مثل أوڤيد
ماندلشتام
دانتي
تائها عبر الأزمنة
باحثاً عن أمكنة
كان قد طُرد منها
هو الذي كان يوما
تاجراً ثرياً
مُكرّماً
مبجّلا في بلاده
قبل ان يُطرد منها شرّ طردة
كالقُمامة
فما هي الجريمة التي كان قد ارتكبها؟
يا ترى.

أنت أيها القارئ
سوف ترافقه
حتى مَنْشَأ الصليبيين
الذين أرادوا طَمس بيزنطية
هل ما تزالُ القافلةُ تعبر بيزنطية؟
بيزنطية اندثرت
بعدما اغتنت البندقية
بيزنطية لم تعد موجودة
عندما أصبحت البندقية ثريّة.
RIEN DE MON ERRANCE


Après une lecture d’Ovide

Je parle à la mer et au vent
Mes mots se perdent dans les vagues et mes vers
Mes vœux mes voiles
S’envolent vers le vide
(….)
J’écris et l’eau salée coule sur mon visage
Je suffoque
J’ouvre la bouche pour prier
La mer immense s’y engouffre
(…)

Je suis à la merci de la mer carnivore
Mon corps est battu par les vents
La mort est là

Ovide


Était-il amérindien ? Qui douta qu’il écrivit
qu’il fut instruit ? qu’il n’était pas amérindien
Un mendiant est trouvé mort de froid
Au coin d’une rue de Montréal
Dans ses poches des manuscrits froissés
Exilé
Il aurait vu
Il n’aurait pas dû voir
Comme Ovide
Mandelstam
Dante
Errant à travers les siècles
à la recherche des lieux
de ses expulsions
celui qui fut un riche commerçant
honoré
adulé dans son pays
était jeté hors de lui
comme une ordure
quel crime avait-il commis ?

Tu iras
lecteur avec lui
aux sources des croisés qui voulurent
effacer Byzance
La caravane passe-t-elle encore par Byzance ?
Byzance n’est plus
Venise s’est enrichie depuis
Byzance n’était déjà plus
Quand Venise s’était enrichie

Pour vous procurer le livre ou le PDF en français :


Entre Orient(s) et Occident(s) un échange littéraire organisé par Leonardo Tonus de l’Université Sorbonne

Un échange littéraire sur les sujets de la poésie et la migration, de la mémoire blessée, du féminisme et de l'écriture et la traduction...