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jeudi 3 avril 2025

Entrevues

 

Nadine Ltaif 
Chant des créatures
Éditions du Noroit 2024

Entrevue avec Lynda Dion sur CIBL (en deuxième heure, en première partie Yara El-Ghadban)
8 août 2024

Entrevue avec Aziz Farès sur Radio VM :
15 mars 2024 

Entrevue avec Claudine Bertrand sur Radio VM
5 mars 2024

Entrevue avec Marilou Brousseau sur Radio VM
Salon du livre de Rimouski
novembre 2024





vendredi 16 juin 2023

Rien de mon errance - Recension par Élise Lepage


Rien de mon errance, livre dans lequel Nadine Ltaif met en scène la figure d'exilés du pourtour méditerranéen, qu'il s'agisse cette fois-ci d'Ovide, de Dante, ou du " rire étouffé des enfants / avalés par des mers affamées ". Quelque part dans Montréal, " un mendiant est trouvé mort de froid ". Ses poches sont bourrées de pages froissées de manuscrits. La voix du narrateur s'emploie alors à déchiffrer cette " Ballade du mendiant ", errance à travers les pays et les âges. " Byzance n'est plus Venise s'est enrichie depuis Byzance n'était déjà plus quand Venise s'était enrichie " : derrière triomphe et décadence des empires,
Nadine Ltaif se concentre sur des voix individuelles
et universelles à la fois
" Je suis assis sur les marches d'une petite église. / J'ai quitté mon foyer. / J'ai erré dans les villes médiévales. / J'ai pour bagages des sacs de recyclage remplis de carnets de notes / de toute les couleurs. [...] / J'ai traversé les villes, les villages et j'ai traversé les siècles. " Constantinople, l'Adriatique, Tomes, " une Turquie ottomane ", Venise : tous ces noms font lever un imaginaire tout en contraste aux confins de l'Europe et du Proche-Orient ;
cet imaginaire évoque tout à la fois le magnétisme de l'ailleurs, les arts et sciences de civilisations exceptionnelles, mais aussi une histoire violente de guerres et de conquêtes,
et au présent " la longue histoire / de la migration des peuples " que constituent les colonnes de migrants aux frontières et ces navires surchargés de vies qui rêvent de terres promises à prix fort. " Les cris de l'enfer / ne sont pas ceux de l'au-delà, mais bien ceux d'ici-bas. "
En entrechoquant ces deux visions des cultures méditerranéennes, Ltaif conjugue avec justesse et sensibilité culture et barbarie, grandeurs et horreurs de l'humanité
" la victoire des forces occidentales menées par Venise contre les Turcs / Venise règne sur l'Adriatique / la peste frappe Venise un million de victimes / Et le peintre Le Titien. " Ces assemblages de mots, d'images expriment parfaitement ces aléas. En trouvant un équilibre qui lui permet d'échapper tant au misérabilisme qu'à un esthétisme qui serait aveugle aux réalités, la poète touche par la voix de son narrateur et les mots du mendiant : " La rue est ma prison et / mon espace de liberté [...] / Homeless je reste / dans l'extrême liberté / dans le dénuement / d'une branche en / hiver. " Il reste des secrets lorsqu'on referme ce livre, ceux que n'aura pas révélés " la boîte de nacre incrustée de Damas ", enterrée par le mendiant - très belle métaphore du livre de poèmes qui s'ouvre et confie ses " feuillets remplis / de sable / et d'encre noire ", mais ne livre pas toutes les clés.
Rien de mon errance est un magnifique et touchant recueil qui cultive juste ce qu'il faut de distance et de silence.

Elise Lepage, Rien de mon errance, éditions du Noroît, 2019.
Département d'études françaises
Université de Waterloo





 

jeudi 12 novembre 2020

Rien de mon errance de Nadine Ltaif, lecture par Nelly Roffé

 



Rien de mon errance de Nadine Ltaif, éditions du Noroît, 2019

Lecture par Nelly Roffé


photo par Hejer Charf






Le dernier recueil de Nadine Ltaif doit son titre au poème de Thierry Metz cité dans le Manuscrit  2.

…...Pour me percher au plus haut du jour.

Avoir ce puits où me pencher. Mais

même là-haut

je ne perds rien de mon errance......


Deux voix se répondent, celle du Mendiant et celle du Narrateur dans un dialogue onirique qui nous emmène de Byzance à Venise, passe par la Turquie, la Syrie, le Liban, s'arrête à Montréal pour convoquer la dureté de l'hiver et la souffrance des Autochtones.


Le thème principal est l'exil. Dans notre actualité si cruelle, n'importe qui peut être jeté hors de chez soi « comme une ordure » sans avoir commis de crime. Des villes entières sont effacées de la carte, il n'y a qu'à penser à la Syrie ainsi le narrateur s'adressant au lecteur : « mais tu verras toujours le dessin de Damas incrusté dans la pierre, la Syrie ne quittera pas ta mémoire. »


Le rôle du poète est de montrer la voie et surtout, ne pas rompre la chaîne, habiter les mondes, faire des ramifications.

Il ne reste au mendiant expulsé de la Cité que des carnets à remplir, sa mémoire ne faillit pas. Nadine Ltaif lui fait prendre la figure des exilés politiques de la littérature passée et présente : Ovide, Dante mais aussi Mandelstam, Gibran, Nazim Hikmet .

Elle cite ce dernier : « Les racines de ma poésie se trouvent sous la terre de mon pays ». Et plus loin : « Elles s'étendent en ramifications et s'orientent dans tous les pays du monde. »

Écrire un poème de la filiation consiste à hériter d'un ancien poète qui lui-même a hérité d'un autre et ainsi de suite.


Le recueil nous fait descendre aux sources retrouver les siècles, les époques, il recrée une histoire dialoguée à rebours : temps des empires, temps des invasions, temps des pillages, temps des commerçants vendeurs d'exilés.

On  parlera ici d'un conte poétique polyphonique aux voix multiples où le mendiant, autrefois riche commerçant confie sa détresse dans ses carnets, narre les malheurs du monde dans ses feuillets « remplis d'encre noire » alors que les cris des mouettes déchirent le ciel et que résonnent les hurlements de l'enfer. Ses rêves de Méditerranée se sont évanouis. Il aurait tant voulu refaire naître le miracle du bonheur.


Jusqu'à quand aura duré le calvaire du pauvre mendiant ? Dans cette ville nordique où il s'est exilé, il appuie ses vieux os contre un arbre à qui il relate ses traumatismes. Des êtres aimés à jamais disparus,

des peuples qu'il a connus qui se sont entretués sans vainqueurs ni vaincus, des terres offertes, pillées, abusées. Il racontera son histoire aux fourmis, habitants de l'arbre qui l'écouteront en silence.


Avalés par les mers affamées, Nadine Ltaif interroge notre monde, le sort que nous réservons aux « migrants », à tous les déplacés qui aspiraient à une vie meilleure. Elle leur prête sa voix, prête à se dépouiller pour les aider.


Le recueil se termine par une lettre d'un père à son fils, elle est dédiée à Sherif, le frère de la poétesse. Il vient clore l'épopée onirique et s'incarne dans un événement réel : au lieu de vouloir la mort car plus rien ne l'anime, le père conseille le fils : Dépouille-toi de tout, deviens mendiant, va aider autrui, le vieillard et l'enfant, alors tu pourras mourir en paix. 


Je salue la belle écriture de ce recueil de poèmes divisé en cinq parties, cinq manuscrits retrouvés . Il a la qualité de s'inscrire dans la tradition des grands écrivains passés et présents qui ont confronté le monde, l'ont parcouru et se sont prosternés en toute humilité devant la misère du monde comme pour dire à tous les déplacé que nous sommes, vous n'êtes pas seuls , nous témoignerons pour vous.



Commentaire de lecture de Caude R. Blouin :

Ça se présente sous une couverture où un dessin de songeuse la montre, yeux bien ouverts, se laissant imprégner de ce qui vient du fond de son histoire. Ça s'écrit au je masculin, comme si un écrivain masculin avait voulu pour s'assurer de rejoindre l'humain commun s'imaginer elle; ça vole du Moyen Orient à Venise à Montréal; ça se réclame d'Ovide, Gibran et Zweig, discrètement; ça parle de la richesse intérieure et des pauvretés que l'on associe aux richesses conventionnellement désignées telles; ça dit l'exil; ça dit les passages de victoires à défaites et les aveuglements successifs des empires; ça dit ce qu'interroge en nous tout mendiant, pour peu que l'on se sente errant; ça s'appelle RIEN DE MON ERRANCE, c'est de Nadine Ltaif, éd. Noroît.

Claude R. Blouin 


Pour se procurer le livre ou le PDF: 


https://www.leslibraires.ca/livres/je-ne-perds-rien-de-mon-nadine-ltaif-9782897661694.html


vendredi 28 août 2020

Les Métamorphoses d'Ishtar relecture

 Paru une première fois en 1987, réédité deux fois 1988 et 2008. Je l’ai relu suite à l’explosion du 4 août dans le port de Beyrouth. Je n’aurai pas su le crier aujourd’hui tant ma tristesse est grande. #editiondunoroit #Guernicaeditions

André Marquis dans Lettres québécoises :

À l'instar d'Ishtar

Y a-t-il quelque chose de plus difficile que de faire référence dans un recueil de poésie à l'actualité politique mondiale, que de parler du Liban et de l'Ethiopie, de la guerre et de la famine? La culpabilité, la morale, le larmoiement, voilà autant de récifs! À ma très grande surprise, Nadine Ltaif a su éviter tous ces pièges et elle nous présente un livre bien structuré, d'une ampleur et d'une force insoupçonnées. Par le biais de la légende, du conte et du mythe, elle parvient à construire un ouvrage crédible qui a le mérite d'insérer tous les éléments

référentiels nécessaires, sans pour autant agacer le lecteur. Elle développe l'univers métaphorique à un point tel qu'il constitue une gigantesque allégorie.

Ishtar, dans les religions anciennes de l'Asie antérieure, représente la déesse de la fécondité et des combats, tandis que, chez les Phéniciens, elle correspond à l'Aphrodite grecque. Le livre reproduit une semblable évolution, puisque l'auteure insiste d'abord sur les horreurs de la guerre pour déployer, par

la suite, un sensualisme féminin. Les titres des diverses parties rendent compte de ce cheminement: «Lettre à l'Oie des Mille et une nuits», «Histoire du Chameau», «Les Sirènes», «Ishtar» et «Fleur de Grenade».

Dans Les Métamorphoses d'Isthar, les animaux prennent la parole, si bien que leurs discours dépassent aisément les frontières qu'élèvent entre eux les êtres humains. Par ses références aux Mille et une nuits et aux Contes de ma mère l'Oye, Ltaif donne le ton à son récit où se multiplient les superbes strophes sans que le charme ne cesse d'opérer: "Mais comment vous avouer que mon inspiration vient d'ailleurs, que je ne suis pas d'ici, même si j'aime un loup à Montréal, que ma langue vient d'ailleurs, que l'écriture est d'ailleurs, que mon rythme à moi n'est pas celui de l'hiver, mais que ma passion pour vous méfait changer de langue, et je parle et raconte, comme une femme arabe à une autre femme arabe, comme une oie à une paonne hospitalière, raconte et raconte les malheurs et les malheurs, et ma frayeur des fils d'Adam, (p. 33)"

La narratrice n'oublie jamais son passé, taché de sang, qui s'étale rouge dans sa mémoire.

Lettres québécoise, no 48, Hiver 1987-1988.



Sur les Métamorphoses d’Ishtar


En reprenant les deux premiers titres de l'auteure, se trouve souligner l'apport de l'auteure à ce qu'on a appelé l'écriture migrante qui émergeait dans les années 80. Dans Les Métamorphoses d'Ishtar, le mythe côtoie l'autobiographie d'une manière sensible et pertinente. Le mythe du Phénix est intimement liée à celui d''Ishtar dans la poésie de Ltaif. En évoquant le destin majestueux de cet oiseau, la poète retrace ses propres expériences douloureuses tout en gardant à l''esprit l''exemple merveilleux de l''aboutissement glorieux de toute souffrance.Entre les fleuves (finaliste du prix Émile-Nelligan) marque le retour du sentiment de l''exil qui est, comme d''habitude, lucidement observé par la poète dont l''imagination poétique l''emporte encore une fois dans la mythologie méditerranéenne pour dénicher un nouveau mythe qui puisse soulager son moi déraciné. Le mythe d'Hécate inspire l'élan créateur de Ltaif en composant son deuxième recueil.


" Après une enfance et une adolescence passée au Liban, pays de ses parents, Nadine Ltaif s’installe à Montréal en 1980. Exerçant dans le cinéma indépendant, elle est assistante de Hejer Charf pour le film canadien Les Passeurs (2003)… Elle enracine, sans l’y enfermer, son écriture dans le Moyen-Orient. Dès son premier recueil, Les Métamorphoses d’Ishtar, traduit en anglais en 2011, elle entremêle ses différentes cultures. Elle consent à son exil, mais refuse de s’y être emprisonnée. Dans sa quête insatiable de la vie, elle se méfie de toute pensée rigide et préfère opter pour une éthique de l’incertain. Aux pays de l’enfance et à celui de l’adoption, elle préfère un « hors-lieu » fertile, où rien n’est prédéterminé, où l’inédit est encore possible et où le paradoxe trouve une résolution fragile et éphémère. Son recueil Ce que vous ne lirez pas (2010), très épuré, illustre la manière dont, sans discours, la poétesse reste fidèle à son rêve de combattre  « l’humaine inhumanité » bien qu’elle sache que le paradis est à jamais perdu. Dans sa quête. « interminée » et interminable, d’une compréhension de soi et de ses différentes cultures, elle entretient cette posture interrogative, qui lui permet un certain émerveillement d’être, si fugace soit-il. Son écriture se veut outil, de déplacement du sens, nourriture pour son aspiration à a beauté et arme contre le mal afin que l’enfer n’occupe pas tout l’espace."

Dictionnaire universel des Créatrices, Éditions des femmes, 2015

Entrée Nadine Ltaif (poétesse libanaise) par Lucie Lequin















samedi 29 mars 2014

L’arbre du Veilleur de Jean Royer





L'arbre du veilleur
Jean Royer
Le Noroît
2013


Le recueil d'essais de Jean Royer se lit comme un livre d'histoire de la poésie. Sa voix de conteur révèle les liens qui unissent la poésie et les autres arts : la peinture, le jazz, le blues, etc. Son écoute s’étend à tout un éventail de poètes et de poétesses marquant notre époque, à travers les siècles. C’est un arbre généalogique de poètes et de poétesses avec ses ramifications, influences et ses influences et ses dialogues.

En historien, il trace l'évolution du poème, l’enracine dans son époque et sa géographie. De l'origine latine de la langue française, de Dante à Pétrarque, à Nelligan, à la révolution d'Octobre 70 au Québec.
Son rôle est de « consolider » l'héritage qu'on transmet à la nouvelle génération de poètes et de lecteurs. Il révèle les liens qui unissent, par exemple, les poètes québécois avec les rythmes et les formes des poésies de langues diverses, tel Michel Garneau qui s’inspire des rythmes des autres langues :  l'Edda islandais ou des poésies arabes.
 

Jean Royer a été chroniqueur au quotidien Le Devoir. Il a été l'intervieweur de Marie Uguay dans le film de Jean-Claude Labrecque en 1982.

Jean Royer perçoit les ponts qui s'étendent de Perec à Lapointe. Entre Char et Leiris. Entre surréalisme et poésie, Max Jacob et Leiris. La poésie tisse les liens avec la peinture (Robert Mélançon) mais aussi avec l'essai (Hélène Dorion). On découvre combien la poésie est un champ vaste ; elle englobe toutes les sciences humaines.

La poésie est aussi douleur: « Quelle beauté peut répondre de ma douleur ? » (Geneviève Amyot) , comme elle est travail de deuil: «  Le poète est le deuilleur des mots perdus » (Jacques Roubaud), l'orant du proche et du lointain. De l'érotisme, car «  les poètes sont les amoureux de la présence » . La poésie c'est les mille et une nuits, écrit-il.
Jean Royer fait appel à Roland Barthes pour parler du haïku.

Mais surtout, il questionne le poème: pourquoi un poète nous bouleverse ? Comment il touche à l' « intranquillité » en nous: « La littérature, comme l’art tout entier, écrit Pessoa, est la preuve  que la vie ne suffit pas. » ;
ou à la mort: « Nous portons la Mortalité / Aussi légèrement qu’une Robe Prêtée / Jusqu’au jour où il faut l’enlever. »  (Dickinson)  (Poème 1481) ;
ou encore à l'amour et ses figures idéalisées : Beatrice chez Dante et Laure chez Pétrarque.

Son amour de la poésie le fait voyager à travers le monde et les langues. Pas de frontières pour les amoureux des mots. Chine, Mexique, poésie amérindienne, afro-américaine.

Jean Royer est une oreille à l'écoute du féminin dans le langage et chez les poètes femmes : «  Il faut que je crée toute une cosmogonie parce q'il n'en existe pas chez les femmes. Les figures mythiques sont mâles ou, quand elles sont femelles, sont péjoratives, et concernent la relation avec le mâle. » (Louky Bersianik). Il attire notre regard vers les femmes de la francophonie, qu’on n’a pas lu attentivement, la Suisse Pierette Michelond et son mythe de la « Grande Gynandre » ou la Française, Marie-Claire Bancquart.
Pour lui, la résistance vient par la voix des femmes. De Sapho à Kiki Dimoula en passant par Christine de Pisan, Tsvetaeva, ou Anne Hébert, entre autres. La prise de parole des femmes donne lieu à la nouvelle écriture des femmes, quand « poétique devient politique».

Les veilleurs. N'est-ce pas ainsi qu'on désigne les anges  ?


Le recueil est parsemé des encres originales de Paule Royer. Arbres , insectes, papillons, fleurs.
Jean Royer écoute, veille, comme le titre du recueil l'indique.