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mercredi 11 mars 2026

Quart d'heure de lecture


Quart d'heure de lecture 

Lecture Nadine

#le10marsjelis

C'est avec plaisir que j'ai participé au Quart d'heure de lecture du Centre National du Livre en France.

Je voudrais remercier Anne Bourrel, Nadia Elsalmi et Fawzia Zouari pour avoir initié et coordonner ce projet avec le Parlement des écrivaines francophones. 

Les vidéos sont visibles dans ce lien :

Quart d'heure de lecture


lundi 9 février 2026

Un os dans la neige de Pierre Nepveu


 Un os dans la neige de Pierre Nepveu

On est frappé dès l'ouverture du recueil par tant de désespoir. Par la grande douleur qui habite le recueil C'est comme entrer dans l'antichambre de ce qui sera la révélation et qui ne se révèlera jamais. C'est l'effroi qui nous saisit . Mais n'est-ce pas la force de la poésie ?

Lisez :


1.

Un os dans la neige, lancé là 

peut-être par une main maléfique, 

je l'aperçois par la fenêtre et me demande 

si j'irai l'extraire du monticule durci 

pour le jeter dans le bac à déchets, 

je passe la nuit à vérifier s'il est toujours là 

ou si ce n'était pas une illusion d'optique, 

une tige, un bâton, une ombre 

projetée par la pleine lune, 

un jouet ou un mauvais tour, 

et je pense : toutes les prophéties se réalisent, 

tous les signes me parlent 

du père qui n'est pas rentré de toute l'année 

et qui s'est perdu sans laisser de traces, 

c'est le squelette du père qui me parle, 

c'est sa langue de glace et sa moelle de misère, 

c'est un reste du père qui s'est brisé les côtes en marchant, qui s'est cassé les jambes en grimpant vers l'espoir, 

le père dont les bras se sont détachés du corps 

pour venir embrasser ce grand froid, 

le père désarticulé comme un pantin d'infortune, 

il me parle dans la nuit: vois ce qui reste, 

vois combien je me suis purifié pour toi 

il ne parle plus que par signes 

de grande désespérance.

p.61

 Un os dans la neige, Pierre Nepveu, éditions du Noroît, 2025



mercredi 22 octobre 2025

Distinction

 Chant des créatures est finaliste du prix Alain Grandbois de l'Académie des lettres du Québec.



vendredi 16 juin 2023

Rien de mon errance - Recension par Élise Lepage


Rien de mon errance, livre dans lequel Nadine Ltaif met en scène la figure d'exilés du pourtour méditerranéen, qu'il s'agisse cette fois-ci d'Ovide, de Dante, ou du " rire étouffé des enfants / avalés par des mers affamées ". Quelque part dans Montréal, " un mendiant est trouvé mort de froid ". Ses poches sont bourrées de pages froissées de manuscrits. La voix du narrateur s'emploie alors à déchiffrer cette " Ballade du mendiant ", errance à travers les pays et les âges. " Byzance n'est plus Venise s'est enrichie depuis Byzance n'était déjà plus quand Venise s'était enrichie " : derrière triomphe et décadence des empires,
Nadine Ltaif se concentre sur des voix individuelles
et universelles à la fois
" Je suis assis sur les marches d'une petite église. / J'ai quitté mon foyer. / J'ai erré dans les villes médiévales. / J'ai pour bagages des sacs de recyclage remplis de carnets de notes / de toute les couleurs. [...] / J'ai traversé les villes, les villages et j'ai traversé les siècles. " Constantinople, l'Adriatique, Tomes, " une Turquie ottomane ", Venise : tous ces noms font lever un imaginaire tout en contraste aux confins de l'Europe et du Proche-Orient ;
cet imaginaire évoque tout à la fois le magnétisme de l'ailleurs, les arts et sciences de civilisations exceptionnelles, mais aussi une histoire violente de guerres et de conquêtes,
et au présent " la longue histoire / de la migration des peuples " que constituent les colonnes de migrants aux frontières et ces navires surchargés de vies qui rêvent de terres promises à prix fort. " Les cris de l'enfer / ne sont pas ceux de l'au-delà, mais bien ceux d'ici-bas. "
En entrechoquant ces deux visions des cultures méditerranéennes, Ltaif conjugue avec justesse et sensibilité culture et barbarie, grandeurs et horreurs de l'humanité
" la victoire des forces occidentales menées par Venise contre les Turcs / Venise règne sur l'Adriatique / la peste frappe Venise un million de victimes / Et le peintre Le Titien. " Ces assemblages de mots, d'images expriment parfaitement ces aléas. En trouvant un équilibre qui lui permet d'échapper tant au misérabilisme qu'à un esthétisme qui serait aveugle aux réalités, la poète touche par la voix de son narrateur et les mots du mendiant : " La rue est ma prison et / mon espace de liberté [...] / Homeless je reste / dans l'extrême liberté / dans le dénuement / d'une branche en / hiver. " Il reste des secrets lorsqu'on referme ce livre, ceux que n'aura pas révélés " la boîte de nacre incrustée de Damas ", enterrée par le mendiant - très belle métaphore du livre de poèmes qui s'ouvre et confie ses " feuillets remplis / de sable / et d'encre noire ", mais ne livre pas toutes les clés.
Rien de mon errance est un magnifique et touchant recueil qui cultive juste ce qu'il faut de distance et de silence.

Elise Lepage, Rien de mon errance, éditions du Noroît, 2019.
Département d'études françaises
Université de Waterloo





 

samedi 26 mars 2022

Le filigrane de l’interrogativité dans l’écriture de Nadine Ltaif par Lucie Lequin





Dédié à l'estimable et regrettée Monique Bosco, le dernier recueil de Nadine Ltaif s'insère dans la tranquillité de l'absente, dédicataire qui ne lira pas ces textes, mais qui soutient le cœur des mots: «continue, continue, n'arrête pas, surtout pas, écris comme jamais tu n'as écrit, à pleine bouche. L'amour, comme l'écriture, comme la vie, tous les jours, côtoie la mort.»

«Entre vestige et disparition», voici le monde qui se perpétue, qui se maintient à contre-courant, pour la survivance de l'espoir et de l'émerveillement, même si la poète avoue: «Je suis / une douleur sans nom»! Journal de voyage, le recueil se recueille. Devant Goya ou Guernica: la guerre, la férocité. Voilà, c'est cela: «Le présent sera une suite / de petites violences / et de grandes douleurs / Les moments de paix / trouvés dans le jardin / de jasmins / de cyprès / de bougainvilliers / Ces moments de fusions / où l'art réussit / à vaincre les haines / raciales / où les grands de Tolède / et ceux d'Arabie / Quand juifs et musulmans / et chrétiens / brodent leurs efforts / Ils trouvent un chant / une pierre / un nouveau conte / à ciseler avec / amour.»

La poète émigre, franchit l'histoire comme l'Atlantique, cherche sa route et son lieu de terre et d'ancrage: «Voici les voyages / que nous offre l'écriture / des voyages immobiles / des traversées de cahiers / de bord et d'apparence.»

Poésie de la simplicité, du regard posé sur Montréal ou sur l'Inde, qui accueille les images porteuses d'une réflexion profonde sur le sens de la vie, du regret et de la détermination irrépressible qu'il faut pour se perpétuer.

La passion du présent

Sous une belle image de Marie Levasseur, sans doute trop inspirée par les inoubliables nageurs de Betty Goodwin, La déposition des chemins, de Nicholas Dawson, conjugue son chant d'amour pour Leo, dans les lointains du Sud, et un désir de réconcilier les tensions antinomiques imposées par l'exil. Et cet exil s'appelle aussi l'hiver et la neige (dont l'abus des termes entache la pertinence de plusieurs textes du livre!).

Le poète cherche appui dans le blanc létal, alors que «son corps est un désastre. [alors que] les chutes et les chants ne creusent / aucune crevasse». Car «partout la terre accueille les morts. / Partout le ciel les conserve». Tout comme Nadine Ltaif, il lui faut trouver le chemin d'une réconciliation qui fera fondre la gaine insensible qui risque de contraindre la tension vitale. Il est impératif de trouver «des noms / prêts à fondre en simples mots / devenus pierres et tombeaux». L'urgence est d'autant plus grande que l'espoir de s'accomplir dans l'espace urbain se fragilise avec la récurrence des images maritimes.

Le recueil aurait mérité d'être expurgé de ses redites et de quelques facilités métaphoriques. Mais on sent tout de même sourdre un besoin profond de reconquérir la langue, ici française et espagnole, afin de pétrir substantiellement une émotion à fleur de peau.


Hugues Corriveau, Le Devoir, 11 septembre 2010

***


ce qu'en dit Mélanie Collado dans Canadian Literature :

Dans Ce que vous ne lirez pas de Nadine Ltaif le voyage dans l’espace est indissociable du voyage dans le temps. Les lieux ne sont évoqués que dans leur rapport avec l’histoire ou l’attente. Que ce soit en Espagne, en Inde ou au Liban, les pierres des villes visitées sont imprégnées du passé. Elles gardent les traces des luttes et des fusions entre civilisations et elles témoignent du lourd héritage des haines raciales. Dans les poèmes de ce recueil, le souvenir des guerres l’emporte systématiquement sur la beauté des paysages et des structures. Quant à  l’écriture, elle est perçue comme un voyage immobile. Autre trace visible, bien qu’elle soit plus fragile, l’écriture est associée à  l’attente, au présent et à  Montréal. La poésie permet d’exprimer la perte et la souffrance d’un être écartelé entre l’Orient et l’Occident, entre le passé et le présent. Écrire, c’est un moyen de lutter contre le déséquilibre et de peindre le réel aussi bien que l’imaginaire. Écrire, c’est également pour l’auteure, l’occasion de s’adresser une dernière fois à  une poétesse disparue. Monique Bosco ne lira pas le livre de Ltaif, mais cette dernière peut quand même lui rendre hommage en revendiquant son influence. Continuer à  écrire c’est continuer à  avancer sur le chemin vers lequel Bosco l’a guidée et c’est perpétuer son souvenir, aussi douloureux soit-il.



Dans une étude parue dans le livre Écritures québécoises, inspirations orientales. Dialogues réinventé?
Lucie Lequin, professeure à l'Université Concordia, Montréal, traite des livres de Nadine Ltaif, surtout de Ce que vous ne lirez pas, dernier recueil de poèmes (éditions du Noroît, 2010).

« Le filigrane de l’interrogativité dans l’écriture de Nadine Ltaif » 
Lucie Lequin
Écritures québécoises, inspirations orientales. Dialogues réinventé
sous la direction de Janusz Przychoden
Presses de l’université Laval, 2013


(Extrait)
Pour la poète, il s’agit d’être prête lorsqu’il y a surgissement de la beauté qui est, et restera, nécessairement évanescente et fragile, il s’agit de saisir l’instant de beauté qui n’existe pas sans son contraire « Il y a le poids la lourdeur du crime […] un mal qui n’a pas connu sa rédemption / et qui pleure /de siècle en siècle » ...

Bien plus qu’un simple jeu avec les mots, l’écriture est un voyage dont la destination se trace au fil des pages, presque sans la poète : « Je cherchais la / beauté / j’ai trouvé / la guerre » ; l’écriture est « sans merci » ; c’est pourquoi « les questions restent / et me restent entre les mains » . Comme la poète se maintient disponible à la beauté, elle se maintient aussi disponible à l’incertitude et à l’insécurité, il y va de sa vie : « L’écriture est un acte dangereux. Mais en même temps. Si je n’écris pas, je suis en déséquilibre comme si l’écriture m’aidait à trouver l’équilibre. C’est une situation à double-tranchant. » 

Ce danger de l’écriture, Ltaif l’affronte au jour le jour pour dire la poésie et le réel dans lequel « l’humaine inhumanité »  est plongée. Les formes de déshumanisation peuvent varier, mais l’effet reste le même : l’incompréhension domine et tue; elle est « une zone dont nous ne sommes pas sûrs de sortir vivants. Haletants. Écorchés vifs de ce que nous voyons défiler devant nous : guerres, atrocités. Injustices. Le livre d’une histoire qui ne s’achève pas. » Cette histoire éternelle est celle des femmes assujetties, des petites gens, des jeunes désespérés, des gens sans place dans la société, des gens sans pouvoir. Son point de vue sur l’être souffrant se déplace – la souffrance n’est pas limitée à un territoire – et, ici et là, se fixe un moment durant lequel, avec une grande économie de mot, elle fait voir les êtres sans défense, déplacés en eux-mêmes, en exil du soi, en exil dans leur société : « Un homme en veston sort / d’un bosquet qui lui a servi / de maison d’un soir / en plein centre-ville […] Aux nouvelles un jeune de vingt et un ans / s’est enlevé la vie » De même, dans son hôtel en Inde, elle sent les femmes « Recluses, interdites, livrées à l’attente de leur roi » ; un instant, elle se réincarne faisant alors partie du harem « Il avait douze femmes / douze maharani / et j’étais l’une d’elles » . Une jeune mariée indienne, transgressant les règles lui « fait cadeau / de son visage » en se dévoilant. Ce geste, à jamais mystérieux, bouleverse la poète : « J’essaie de comprendre / mon malaise face/ à ce don du visage / de la jeune mariée /toute orange / toute voilée. »  Ces presque récits, ces portraits en miniature, ces instantanés creusent notre déshumanisation ordinaire et quotidienne, celle qui ne dérange plus. Qui s’émeut encore devant les sans abri, les suicidés, devant les femmes qui n’ont pas les mêmes droits que les Occidentales? Lorsqu’il y a émotion, elle est souvent de courte durée et est rarement suivie d’un geste. Le geste de Ltaif est celui de l’écrivaine qui plaide pour un retour à l’humanité tout en sachant qu’elle ne percera pas le mystère de la détresse humaine, réelle ou imaginée; son écriture est alors compassion et dénonciation : « je garde la sensation d’être passé par là / D’avoir vécu cette souffrance / La souffrance des pierres usées / par les siècles.  » 


Outre les douleurs plus intimes, des sans abri par exemple, Ltaif réfléchit aussi aux douleurs collectives, celles des femmes, mais aussi celle de son pays quitté : « ce monstre à mille têtes / toutes les religions réunies / qui s’entre-dévorent / silencieusement / quelles rancunes étouffées / gisent sous les cendres / prêtes à jaillir / des tombeaux » La guerre n’est donc pas finie. D’ailleurs, tant que les décideurs « cultivent la haine / La haine devient un arbre / aux racines profondes / qu’ils arrosent de sang » , la paix ne sera qu’illusion provisoire. Cette haine verticale et réticulaire adhère au régime spatial et temporel de Ltaif et son expansion, ici, littéralement tue. Sans trancher, sans se ranger d’un côté, Ltaif montre que les moments de paix ne se situent qu’en surface alors que la haine couve et s’amplifie souterrainement. Enfin, les faiseurs de guerre, les faiseurs d’idées restent en retrait de la mort « alors que d’autres meurent / à [leur] place / d’autres qui ne croient / nullement / à [leurs] entêtements / meurtriers. » 
Juxtaposé tout près de l’inhumanité, « Le devoir d’oubli » tente de retrouver le sens de l’humain : « Collectivement / on vit une douleur / et on a l’impression / de ne pas nous en sortir / Enlisés nous sommes / dans le fond du gouffre / de la négativité / J’essaie de comprendre / ce sentiment autodestructeur ». Au lieu de ressasser le mal subi, il faut arriver à s’en détacher dit la poète : « J’attendrai qu’elle [la douleur] passe / comme si elle n’était / plus en moi / et je la regarderai passer » . En conséquence, elle se tourne vers l’avenir : « Je ne veux plus repasser / par ce chemin rocailleux […] je ne veux plus retourner / trop de sel / dans ma mémoire / a grugé le portrait. » Elle se découvre libre « à l’intérieur d’un état de choses et face à cet état de choses » Les embûches restent, les chagrins, les mystères, mais dominent sa capacité d’« habiter le monde » : « Comme si l’espoir / était une obligation / une survie ».

Lucie Lequin
Université Concordia
2013

samedi 5 mars 2022

Les chemins de l'Humanité -entrevue

À l'émission Les chemins de l’Humanité (Radio Ville-Marie), la nouvelle émission d’Aziz Farès. J'ai eu la chance de m’entretenir avec Aziz Farès et revisiter mes premières inspirations : les Mille et une Nuits, l’apport de la traduction à l’écriture, la francophonie, la guerre, l’exil, et les voies du livre à venir. 

Cliquez sur le lien :

https://soundcloud.com/nadine-ltaif/les-chemins-de-lhumanite-aziz-fares-nadine-ltaif-20220304-0800-ep-08




dimanche 17 janvier 2021

Atelier de traduction : Rien de mon errance traduit en arabe par Faten F. Faour


 





لا شيء من تجوالي


نادين لْطَيف

ترجمة فاتن ف. فاعور


أُحادِثُ البحرَ والرياح
تتلاشى كلماتي مع الأمواج
وتقفزُ
أبياتي الشعرية
مدفوعة مع رغباتي وأشرعتي
نحو الفراغ
(...)
أكتبُ والدمعُ ينهمر على وجنتيّ
أشعرُ بالاختناق
أفتح ثغري محاولا ترنيم صلاة
سريعا
ينزلق في جوفيَ البحر
(...)
أنا تحت رحمة البحر الشره
وجسدي محطّم بفعل الرياح
إنّه الموت

أوڤيد

هل كان أميرانديان ؟ من كان يتوقّعه كاتبا؟ مثقّفا؟ أو أنه لم يكن أميرانديان
مُتَشرّدٌ عُثر عليه جثّة هامدة متجمّدة
عند زاوية شارع في مونتريال
وفي جيبه كومة مخطوطات.
منفيّاً
كان قد رأى
ما كان يجب أن يرى
مثل أوڤيد
ماندلشتام
دانتي
تائها عبر الأزمنة
باحثاً عن أمكنة
كان قد طُرد منها
هو الذي كان يوما
تاجراً ثرياً
مُكرّماً
مبجّلا في بلاده
قبل ان يُطرد منها شرّ طردة
كالقُمامة
فما هي الجريمة التي كان قد ارتكبها؟
يا ترى.

أنت أيها القارئ
سوف ترافقه
حتى مَنْشَأ الصليبيين
الذين أرادوا طَمس بيزنطية
هل ما تزالُ القافلةُ تعبر بيزنطية؟
بيزنطية اندثرت
بعدما اغتنت البندقية
بيزنطية لم تعد موجودة
عندما أصبحت البندقية ثريّة.
RIEN DE MON ERRANCE


Après une lecture d’Ovide

Je parle à la mer et au vent
Mes mots se perdent dans les vagues et mes vers
Mes vœux mes voiles
S’envolent vers le vide
(….)
J’écris et l’eau salée coule sur mon visage
Je suffoque
J’ouvre la bouche pour prier
La mer immense s’y engouffre
(…)

Je suis à la merci de la mer carnivore
Mon corps est battu par les vents
La mort est là

Ovide


Était-il amérindien ? Qui douta qu’il écrivit
qu’il fut instruit ? qu’il n’était pas amérindien
Un mendiant est trouvé mort de froid
Au coin d’une rue de Montréal
Dans ses poches des manuscrits froissés
Exilé
Il aurait vu
Il n’aurait pas dû voir
Comme Ovide
Mandelstam
Dante
Errant à travers les siècles
à la recherche des lieux
de ses expulsions
celui qui fut un riche commerçant
honoré
adulé dans son pays
était jeté hors de lui
comme une ordure
quel crime avait-il commis ?

Tu iras
lecteur avec lui
aux sources des croisés qui voulurent
effacer Byzance
La caravane passe-t-elle encore par Byzance ?
Byzance n’est plus
Venise s’est enrichie depuis
Byzance n’était déjà plus
Quand Venise s’était enrichie

Pour vous procurer le livre ou le PDF en français :


vendredi 18 décembre 2020

Centre des arts de Stanstead - Poetry Focus on Zoom - December 12th, 2020 - N. Ltaif | K. Grubisic



Lien: https://youtu.be/eTv3OZjNO0Q 

Le lien vers la lecture-zoom du Centre d’art de Stanstead de Katia Grubisic et moi, avec une présentation de Diane Régimbald que je remercie de même que Sonia Patenaude et surtout Gabriel Safdie, directeur du Centre. 

Bonne écoute ! 

Hello, here is the link to the December 12th Poetry reading featuring Nadie Ltaif and Katia Grubisic.  You can also read the introduction by Madame Diane Régimbald.  

Mot d'introduction - Welcoming Remarks

Bonjour, je me présente, Diane Régimbald, j’ai le plaisir de faire la programmation du Focus Poésie sur zoom, avec Gabriel Safdie, directeur du Centre des arts de Stanstead et initiateur de ce Focus Poésie. 

On a le bonheur de présenter des lectures de poètes francophones et anglophones depuis septembre dernier. Aujourd’hui, nous en sommes à la 8e lecture. Nous écouterons les poètes Nadine Ltaif  et Katia Grubisic que je remercie chaleureusement pour avoir accepté mon invitation. Ce sont deux femmes engagées dans le milieu littéraire et culturel que j’estime beaucoup. 

Pour la petite anecdote, Nadine Ltaif et moi, nous sommes connues toutes deux dans les années 80 à l’Université de Montréal lors de nos études littéraires, juste avant qu’elle ne publie son premier recueil, Les métamorphoses d’Ishtar. Une de nos professeurs, romancière et poète, a marqué le parcours de chacune : Monique Bosco. Nadine a codirigé, en 2017, un livre hommage à cette femme exceptionnelle avec Claire Varin, intitulé, Avec Monique Bosco. Elle codirige aussi la revue d’art et de littérature multilingue en ligne, Mïtra, qui vient justement de lancer son 4e numéro.  

Quant à Katia Grubisic, je l’ai connu en 2011, lors de notre participation à Livres comme l’air, événement du Centre québécois du PEN, d’Amnistie Canada et de l’Uneq, où nous étions jumelés à des écrivains, journalistes, blogueurs, de différents pays du monde, emprisonnés pour leurs idées, leurs actions sociales et où nous devions leur dédicacer l’un de nos livres. Par la suite, j’ai toujours revu Katia, femme pleine de dynamisme et de curiosité dans différents contextes, de traductions, de lectures et d’animation. Elle a entre autres animé le Atwater Poetry Project à la bibliothèque Atwater de 2009 à 2013. 

Je laisse la parole à l’animatrice Sonia Patenaude qui vous les présentera plus en détail.

dimanche 15 novembre 2020

Je m'appelle humain, réalisé par Kim O'Bomsawin sur la poète Joséphine Bacon

Je viens de regarder le film Je m'appelle humain, réalisé par Kim O'Bomsawin, sur la poète Joséphine Bacon. Et je suis habitée par ce film. Par le Silence qu'il impose. Le Vide qu'il creuse en nous. L'émotion qui s'en dégage. La présence de Joséphine qui relate sa vie. La tisse sur les récits de ses ancêtres, de ses parents. Son voyage vers son passé, retour sur les terres de son enfance, de sa naissance. Les mots innus, les noms des terres oubliées, Les noms oubliés, effacés. Je suis émue par la présence de son accompagnatrice, la poète Marie-Andrée Gill, de la poète Laure Morali. De la générosité de leur écoute. Les archives de Montréal des années 50, années de l'arrivée de Joséphine. Les extraits de films qu'elle a réalisés alors que toute sa vie elle a voulu faire parler ses aînés. Leur donner la parole. Leur faire retrouver la parole. Je m'arrête parce que j'aimerais que vous voyez ce film le plus tôt possible. Un film d'une grande poésie comme les poèmes de Joséphine Bacon. (Merci Mémoire d'encrier qui a publié les poèmes de Joséphine Bacon !!)

Au Cinéma Moderne




samedi 29 mars 2014

L’arbre du Veilleur de Jean Royer





L'arbre du veilleur
Jean Royer
Le Noroît
2013


Le recueil d'essais de Jean Royer se lit comme un livre d'histoire de la poésie. Sa voix de conteur révèle les liens qui unissent la poésie et les autres arts : la peinture, le jazz, le blues, etc. Son écoute s’étend à tout un éventail de poètes et de poétesses marquant notre époque, à travers les siècles. C’est un arbre généalogique de poètes et de poétesses avec ses ramifications, influences et ses influences et ses dialogues.

En historien, il trace l'évolution du poème, l’enracine dans son époque et sa géographie. De l'origine latine de la langue française, de Dante à Pétrarque, à Nelligan, à la révolution d'Octobre 70 au Québec.
Son rôle est de « consolider » l'héritage qu'on transmet à la nouvelle génération de poètes et de lecteurs. Il révèle les liens qui unissent, par exemple, les poètes québécois avec les rythmes et les formes des poésies de langues diverses, tel Michel Garneau qui s’inspire des rythmes des autres langues :  l'Edda islandais ou des poésies arabes.
 

Jean Royer a été chroniqueur au quotidien Le Devoir. Il a été l'intervieweur de Marie Uguay dans le film de Jean-Claude Labrecque en 1982.

Jean Royer perçoit les ponts qui s'étendent de Perec à Lapointe. Entre Char et Leiris. Entre surréalisme et poésie, Max Jacob et Leiris. La poésie tisse les liens avec la peinture (Robert Mélançon) mais aussi avec l'essai (Hélène Dorion). On découvre combien la poésie est un champ vaste ; elle englobe toutes les sciences humaines.

La poésie est aussi douleur: « Quelle beauté peut répondre de ma douleur ? » (Geneviève Amyot) , comme elle est travail de deuil: «  Le poète est le deuilleur des mots perdus » (Jacques Roubaud), l'orant du proche et du lointain. De l'érotisme, car «  les poètes sont les amoureux de la présence » . La poésie c'est les mille et une nuits, écrit-il.
Jean Royer fait appel à Roland Barthes pour parler du haïku.

Mais surtout, il questionne le poème: pourquoi un poète nous bouleverse ? Comment il touche à l' « intranquillité » en nous: « La littérature, comme l’art tout entier, écrit Pessoa, est la preuve  que la vie ne suffit pas. » ;
ou à la mort: « Nous portons la Mortalité / Aussi légèrement qu’une Robe Prêtée / Jusqu’au jour où il faut l’enlever. »  (Dickinson)  (Poème 1481) ;
ou encore à l'amour et ses figures idéalisées : Beatrice chez Dante et Laure chez Pétrarque.

Son amour de la poésie le fait voyager à travers le monde et les langues. Pas de frontières pour les amoureux des mots. Chine, Mexique, poésie amérindienne, afro-américaine.

Jean Royer est une oreille à l'écoute du féminin dans le langage et chez les poètes femmes : «  Il faut que je crée toute une cosmogonie parce q'il n'en existe pas chez les femmes. Les figures mythiques sont mâles ou, quand elles sont femelles, sont péjoratives, et concernent la relation avec le mâle. » (Louky Bersianik). Il attire notre regard vers les femmes de la francophonie, qu’on n’a pas lu attentivement, la Suisse Pierette Michelond et son mythe de la « Grande Gynandre » ou la Française, Marie-Claire Bancquart.
Pour lui, la résistance vient par la voix des femmes. De Sapho à Kiki Dimoula en passant par Christine de Pisan, Tsvetaeva, ou Anne Hébert, entre autres. La prise de parole des femmes donne lieu à la nouvelle écriture des femmes, quand « poétique devient politique».

Les veilleurs. N'est-ce pas ainsi qu'on désigne les anges  ?


Le recueil est parsemé des encres originales de Paule Royer. Arbres , insectes, papillons, fleurs.
Jean Royer écoute, veille, comme le titre du recueil l'indique.




vendredi 5 août 2011

Oeuvres publiées


Pour se procurer ce livre:
ishtar@vif.com
amazon.ca

Oeuvre en couverture : Khosro Berahmandi





Les Métamorphoses d'Ishtar, éditions du Noroît (première édition 1987, Guernica) à été réédité à plusieurs reprises.
Traduit en anglais par John Asfour.
Entre les fleuves (1991) finaliste au prix Émile Nelligan
Traduit en anglais sous le titre Changing Shores (Guernica 2008) par Christine Tipper




LES MÉTAMORPHOSES D'ISHTAR


Aujourd'ui j'ai vu
comment meurt une ville
et j'ai été abandonnée 
et je suis partie 
et de rien
et je reviens d'un long voyage
mais par où commencer
par où
je commence par la mort
car on ne peut commencer que par la mort
de ce récit qui prend la forme de la misère
je vous conte une histoire
concernant des oiseaux
une histoire un conte une odyssée
l'odyssée du Phénix madame
ou comment aime le phénix
avec ses flammes avec ses feux
lorsqu'il n'y a plus de dialogue possible
et que plus rien n'exprime l'amour
que le désir
lorsqu'il se jette et lorsqu'il flambe
je vous conte ce qu'ont vu mes yeux
du murex
et de la pourpre
et une tere libanaise qui aime brûle aime
et embrase la mer.



Et je suis partie et de rien
moi la terre déracinée que je nomme Sidon
car la guerre n'épargne 
ni ma passion ni ma mémoire
celle des milliers d'années
et même si mon récit se situe dans les années
quatre-vint
ma douleur à moi
remonte
à l'antiquité du temps
au passé de l'âge et de l'instant
car je suis Sidon
Sidon à Montréal
voilà comment est mon exil
à peine suis-je née
que je n'existe déjà plus.



Voilà ce qu'a fait de moi
la guerre civile
et de mon corps
et de mon bassin
qui rassemble les cultures
et fonde les religions.



À peine suis-je née que je n'existe 
déjà plus
car la guerre empêche la vie de naître
empêche les fleurs de mûrir
empêche le soleil
et rompt le rythme des choses
comment trouver un rythme
un rythme autre que celui les lamentations


Qu'Allah vous éloigne du fils d'Adam
s'écrie ma nourrice
de cet homme de la guerre
que Dieu vous épargne 
ce qu'ont vu mes yeux 
ces yeux-là qui ne se referment plus
depuis 1975
date de mon premier exil.


COMMENTAIRE DE LECTURE:
Les Métamorphoses d'Ishtar

Nadine Ltaif pourrait être comparée à Samuel Beckett. Ce n'est plus la voie de la pléthore, de la surcharge, mais celle de la plus extrême sobriété. Il ne s'agit plus de noyer la langue dominante sous d'autres langues, même inventées de toutes pièces, comme pour se sortir d'un carcan, et dire, proclamer, qu'on est créateur, et non québécois (on peut dire qu'on est québécois, mais en second, subsidiairement), mais il s'agit ici de prendre la langue française, ou québécoise (à ce niveau, la distinction devient elle-même secondaire), pour l'épurer de tout ce qui dépasse, comme le temps épure les statues de tout ce qui dépasse, bras, sexe, tête, pour la faire « filer la tête la première en culbutant» (Kafka). La langue perd ses problèmes, oublie ses «débats», pour ne plas que ressentir, et faire sentir, la douleur, celle de l'exil sans doute, celle d'être séparé de la mer, de la patrie, de la mère, et plus encore de la nourrice, mère surérogatoire qui joue déjà comme une langue dans une autre langue, mais plus encore comme celle d'être là, d'être en vie, d'être en amour avec un loup, comme elle dit. Dans le livre de Nadine Ltaif, Les Métamorphoses d'Ishtar, la langue québécoise atteint à une sobriété proprement beckettienne: «Ce sable acheté par l'Homme attire les touristes. Il farde et farde les femmes du plus lourd fardeau. » Cette entreprise est exemplaire au sens où elle ne consiste qu'en une conjugaison de minorités. Libanaise de langue arabe forcée, mais parfois comme une grâce, de s'exprimer en français (ni le français de France, ni le québécois du Québec ), déracinée par la guerre ( et déracinée déjà par la guerre dans son propre pays), transportée au Québec par un concours de circonstances, y rencontrant le déviant, l'anarchiste, le blasé de tout, et lui insufflant, du fond de l'Orient, une nouvelle vie, toujours à côté de toutes les normes, toujours à côté, ni blanche, ni noire, ni étrangère, ni pure laine, elle empoigne une langue qui est déjà là, et qu'elle a apprise dans sa jeunesse, non pas pour nommer, mais pour mettre en musique sa douleur, lui faire chanter une voix, une joie qui s'alimente à tous les orients et Occidents de l'âme - quitte à ce qu'elle se crée un nouveau territoire imaginaire, celui du divan de l'analyste.

Pierre Bertrand, Vice Versa No 28



Cette déesse orientale incarne un des symboles les plus puissants et les plus évocatifs qui se situe au coeur même de l’univers poétique de Ltaif. Comme le symbole du phénix qui sera abordé plus loin, celui d’Ishtar est assimilé au mythe de l’exil et la souffrance, de la mort et de la résurrection.

On sait que Ishtar, déesse de la fertilité et de la vie, décide un jour de descendre aux enfers pour vaincre et abolir la mort. Elle échoue dans sa mission. Mais avant de remonter des enfers, elle doit fournir un remplaçant. Ce sera son mari Tammouz. Devant les lamentations de ce dernier, la souveraine de la Mort décide que Tammouz et Ishtar passent chacun six mois en enfer chaque année. Le mythe raconte l’échec de la mission d’Ishtar et l’obligation des humains à accepter l’alternance vie et mort. Mais ce drame rappelle aussi que la souffrance de l’enfer n’est jamais définitive et que la mort est toujours suivie de résurrection.

...

Le mythe du Phénix dans la poésie de Ltaif est intimement liée à celui d’Ishtar. En évoquant le destin majestueux de cet oiseau, la poète retrace ses propres expériences douloureuses tout en gardant à l’esprit l’exemple merveilleux de l’aboutissement glorieux de toute souffrance.

 Antoine Sassine (Collège Mont-Royal, Calgary, Canada)


L’Orient méditerranéen dans la poésie de Nadine Ltaif(extrait)

Les Métamorphoses d'Ishtar, Guernica, Montréal, 1987, 70 p. Réimpression 1988
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Finaliste au prix Émile Nelligan 

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ENTRE LES FLEUVES

À l'ombre d'Hécate

I

À la belle dame sans merci




L'histoire que je raconte
je ne la tiens de personne.
Et pourtant, je ne fais que répéter l'éternelle histoire.
Hécate a le visage changeant de celle qui aime.
Elle est au carrefour des figures mythiques,
au fond de mes ténèbres à moi.
Elle tient mille torches,
a choisi de se mettre à la place de mon coeur
pour m'éclairer monstrueusement.
C'est sous cet éclairage que je décide de peindre
l'amour.

Je raconte, comment j'ai été complètement 
amoureuse d'Elle, soudain, me voilà renaître à 
nouveau entre ses doigts, c'est moi qui avais placé ses
doigts, et j'avais cherché à éclore d'Elle, j'ai cherché à la 
connaître, à la lire, à la noyer de lettres, je décidais 
qu'Elle allait naître de moi à présent.

Je cherchai une île, l'île du Naufragé, appelée
aussi l'île de M. Raison et Folie s'affrontent, et je 
croyais qu'Elle, Sage, allait me tendre une main 
pour résoudre cette énigme.

Pourquoi me sentir soudain en déséquilibre
sur cette terre ?

Pourquoi mes pieds tremblent-ils ? Pourquoi
encore suis-je tellement effrayée d'être en exil ?

Elle veut me planter les deux pieds dans 
la terre, et pas... ? ni dans Son coeur ?

Parce qu'elle m'a appris à être libre, c'est
à Elle que j'ai voulu offrir ma première lettre.
Elle, sous toutes ses formes, ses âges. Je ne
cherche qu'à parcourir, qu'à rêver: Ses âges les plus 
anciens et les plus réels, les plus palpitants sous mes 
yeux, ses textes qui respirent malgré le temps qui passe.

Je sais aussi parfois qu'Elle n'existe pas,
Elle a peut-être existé. Trois minutes chaque
jour des reportages télévisés nous montre Son petit 
corps mourant de faim. Pourquoi avons-nous rendu 
Son histoire si horrible ?


Je voulais faire le portrait de ma fée. Tant
que je ne l'avais pas fait je restais en manque.
Affamée.

Furtivement je savais tout ce qui manquait. Ça
prenait du temps pour déterminer tous les éléments 
qu'un Fleuve souterrain s'amusait à noyer de manière
absolument incontrôlable. Je n'arrivais pas à voir la
venue des choses à la surface de l'eau.

Elle était comme une immense tornade. 
Au centre je la savais de miel. Tout autour, des
vents contradictoires. Et moi.

Je voulais atteindre le noyau. Je ne comprenais pas. 
Étant faite moi-même de vents. J'étais du vent. Ariel. Du vent. 
Du vent. Du vent. Rien du tout. Absolument tout. Fureur en
mouvement perpétuel. Sans racines, Sans abris. La tempête elle-
même. Comme une épreuve. Ou bien comme une folie. Je ne 
me calmais pas. Rien ne me calmait. Je n'étais pas moi. Lieu 
vacant, réceptacle.    


COMMENTAIRE DE LECTURE:
Entre les fleuves


Ces passages essentiellement extérieurs ne sont 
que le miroir d'autres passages que doit accomplir
l'écrivaine dans sa recherche d'un autre lieu
d'ancrage, intérieur, spirituel, qui viendrait couronner
le premier, plus terrestre. À travers ses écrits, nous constaterons son émergence du Chaos d'origine, 
ses tentatives de s'identifier aux différentes 
déesses-mères comme de s'en libérer, sa descente au centre du labyrinthe, sa découverte d'une 
identité de femme autonome dans laquelle s'installer.
D'une identité fusionnelle d'écrivaine ancrée aussi 
en elle-même.

MAIR VERTHUY
Itinérance et ancrage chez Nadine Ltaif ACFAS (extrait)




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ÉLÉGIES DU LEVANT

Nous sommes piégés
 dans la Quête insoluble et absurde.

Quand tu écris
il y a en toi une rupture
un déracinement.
Tu es alors une branche qui se sépare
d'un tronc d'arbre.

Tu es comme l'affluent
qui a perdu sa source.

Une branche tombée
souffrance
encore tremblante.


COMMENTAIRE DE LECTURE:

Élégies du Levant

Cette écriture qui se tient loin des frontières non pas pour les abolir, mais plutôt pour les éroder peu à peu afin que le préconçu et le déterminé fasse place à l'inédit, à la mixité, à l'entremêlement, cette écriture qui se veut pacte dialogique entre l'Occident et l'Orient est aussi, en même temps, monologue. Écriture comme stratégie pour éviter le coinçage dans la facilité rassurante; écrire au plus près de soi, dans la solitude; en même temps, écrire pour toucher la main de l'autre; écrire pour réaccepter perpétuellement de vivre la brisure, la perte. La mère dans Élégie du levant saisit toute l'ampleur de cette répétition; s'adressant à sa fille poète.
Cette deuxième voix- celle de la mère- serait-elle en fait la voix de la poète qui se dédouble pour se mettre en question, pour douter de sa quête, pour dire les voix qui parlent par elle, pour montrer qu'elle est multiple et une ou encore pour rappeler l'impossible consolation et la dure réalisté du fragment, ainsi que la tristesse du règne de l'homme ?

Lucie Lequin (Université Concordia)

Élégies du Levant, Le Noroît, 1995, 61 p.
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                                                                        *******








Le livre des dunes, éditions du Noroît (1999)

Oeuvre en couverture : Mirella Aprahamian

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                                                                     couverture : Mirella Aprahamian
Recension :

Lorsque je prends dans mes mains offertes Le livre des dunes, je vois, l’ornant, la tonique et attendrissante eau-forte de Mirella Aprahamian, de Beyrouth. Quatre carrés : Le cœur ouvert. Quatre cavités par lesquelles j’entre, guidé par la voix sahélienne, dans le souffle très hautement poétique de ces textes d’étoiles brèves.

D’abord, « Le ventre de Noun ». D’erg en erg, j’entends les flots de l’océan primordial de la mythologie égyptienne, lieu de surgissement de l’œuf, peut-être bien de la compassion. C’est alors qu’une femme, « plongée au centre de la terre », allégorique, énonce calmement, avec une humilité radieuse, la multiplicité de son exil, la résistance qui la tenaille et la conduit à traverser un enfer dantesque. Car le fond du monde est le sien. Cette femme émigre, dérive et… refuse. La voici donc à un carrefour : Hécate, à l’ombre de qui elle avait amorcé Entre les fleuves (1991), revient perpétuer la lumière.

Plus d’amour encore devient nécessaire : « Soleil de Grenade et Sourire de Lune ». Au départ de ce second poème, on dirait le désespoir. Très vite, l’amour, la vie et les astres, énergies du corps en braises, venues d’aussi loin que la mort, appellent : « Croyez au bonheur / au mouvement du bonheur / et de la souffrance / de la tragédie ou de l’absurde. » Que de beauté violente, que de suave richesse !

Puis vient « Le nom d’Agar », cueillant l’absence, la douleur, ses cris : l’impossession. Deux vers : « Il m’est difficile d’être arabe / ou de porter une image en mon nom », provoquent le labeur accompli dignement par la poète. Elle chante : « Je n’arrive plus… », « Il m’est difficile… », « Je ne saurais… », « Je n’ai que… », formules qui reviennent toutes à revenir au doute. Arabe… un mot qui résonne comme les sabots d’un cheval claquant dans la mollesse du sable friable, comme le nom de l’esclave d’Abraham. Le fouet de l’air et des nuées.

À traverser ce recueil, à le retraverser, à le parcourir en tous les sens, on découvre peu à peu sa véritable dimension d’espérance, sa conviction profonde qu’au-delà des cultures, rivée à elles, résonnera toujours la voix de l’éternité, de l’humain. C’est pourquoi, en définitive, « [s]eul le chant triomphe / un – je t’aime – / a capella ». Nous pouvons ensuite gravir les ondes du poème de clôture, « Sinaï », pour recevoir, bercés par la Passion selon saint Matthieu , « le timbre de la liberté ». Être arabe, peut-être cela signifie-t-il pour la poète surgir des interstices où son nom retrouve son image.

Michel Peterson, Nuit blanche, no 78, 14 janvier 2003.

https://nuitblanche.com/comment.../le-noroit-saint-hippolyte 







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Le rire de l'eau, éditions du Noroît (2004)

Oeuvre en couverture : Carlos de la Stella
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couverture : Carlos de la Stella



Scènes de Carthage

  

Ce matin j’ai plongé
dans les bras de la mort.
Je me suis imprégnée de sagesse.

Dans le silence
le secret
le mystère
de Carthage.


Les racines d’un palmier enterrent un tophet.



***


Sous l’ombrage d’une palmeraie
gisent les stèles d’enfants morts

Une chatte au fond du site
dans la pose hiératique
me fixe immobile.


Des palmiers puniques
se figent pénitents.

Dans le mouvement du sol
les pierres se battent
avec  les racines.

Les deux : vainqueurs et vaincus enlacés.




Figuiers, dattiers, ou jerid immenses
prosternés vers le sol.

Le plus ancien site des conquêtes
phéniciennes accueille une des leurs
survivante.

Elles lèguent à d’autres
leurs vaines batailles.


Commentaire de lecture :

Un mot pour te dire que j'ai beaucoup aimé Le rire de l'eau. J'ai été frappé par sa simplicité, sa limpidité, son dépouillement. Tu parviens à t'y exprimer très directement. On sent ton souffle, le mouvement des affects, ta personne. Tu joins la plus grande intimité à la dimension de la terre, de la nature, de la vie à la fois singulière et universelle. Tu touches les extrêmes de l'affect, la souffrance, le désespoir, le désarroi et la joie, la légèreté, la sérénité, le rire ou le sourire de l'eau. Bravo.
Pierre Bertrand, philosophe.

Article dans l'Orient-leJour :
Le recueil n° 5 de Nadine Ltaif vient de paraître. Son titre, Le rire de l’eau (aux éditions du Noroît), sonne comme le cristal. Comme la rime de la «taquineuse» de muse qui nous plonge là dans un univers imagé résonnant, clair et tintant. Écoutons plutôt la poétesse parler de sa recherche sur le langage poétique. « Je vais, dit-elle, avançant plus profondément dans la question identitaire, du rapport de l’autre, à la Québécoise que je suis devenue, et aux sentiments de la Libanaise que j’ai laissés en moi, libre pourtant, et détachée de toute origine. Gardant de la langue arabe ses sonorités pour musique et son souffle pour inspiration.» Au fil de sa quête, située entre le haïku japonais et le vers arabe moderne (Adonis), deux Orients. «C’est une quête formelle du langage poétique et affranchie de la figuration, allant pourtant de plus en plus dans le réel et donnant une place essentielle à l’imaginaire, qui fait aussi partie de la réalité. Je cherche à livrer la parole poétique et revendiquer la liberté, surtout en tant que femme orientale et libérée de l’orientalité, comme exactement une Québécoise ou autre écrivain qui voudrait se libérer des stéréotypes. Je me libère aussi des genres masculin-féminin, qui nous ont conditionnés, et cela depuis notre enfance.» Et de conclure: «Ces vers dont les moments de silence sont la respiration des poèmes et leur souffle: une ouverture pour assister la chute des murs qui sépare les cultures et les identités.» La poésie de Ltaif questionne l’amour, l’amitié, la souffrance, la liberté. Dans ses poèmes, elle fait souvent allusion à des figures mythologiques, à des contes et fictions de tout genre. Ses vers ou proses libres deviennent alors des manifestes pour l’oppression sociale ou l’émancipation de la femme. Nadine Ltaif a vécu au Liban durant les treize premières années de sa vie. Elle habite Montréal depuis 1980. Elle possède une maîtrise en études françaises de l’Université de Montréal. Elle a publié quatre recueils de poésie dont Entre les fleuves, finaliste pour le prix Émile-Nelligan. Depuis un an, elle est assistante sur le film Les Passeurs, long-métrage indépendant de Hejer Charf.
le 12 janvier 2005





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Ce que vous ne lirez pas , éditions du Noroît (2010)

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Oeuvre en couverture : Sylvie Paradis

"Dédié à l'estimable et regrettée Monique Bosco, le dernier recueil de Nadine Ltaif s'insère dans la tranquillité de l'absente, dédicataire qui ne lira pas ces textes, mais qui soutient le cœur des mots: «continue, continue, n'arrête pas, surtout pas, écris comme jamais tu n'as écrit, à pleine bouche. L'amour, comme l'écriture, comme la vie, tous les jours, côtoie la mort.» 

«Entre vestige et disparition», voici le monde qui se perpétue, qui se maintient à contre-courant, pour la survivance de l'espoir et de l'émerveillement, même si la poète avoue: «Je suis / une douleur sans nom»! Journal de voyage, le recueil se recueille. Devant Goya ou Guernica: la guerre, la férocité. Voilà, c'est cela: «Le présent sera une suite / de petites violences / et de grandes douleurs / Les moments de paix / trouvés dans le jardin / de jasmins / de cyprès / de bougainvilliers / Ces moments de fusions / où l'art réussit / à vaincre les haines / raciales / où les grands de Tolède / et ceux d'Arabie / Quand juifs et musulmans / et chrétiens / brodent leurs efforts / Ils trouvent un chant / une pierre / un nouveau conte / à ciseler avec / amour.»

La poète émigre, franchit l'histoire comme l'Atlantique, cherche sa route et son lieu de terre et d'ancrage: «Voici les voyages / que nous offre l'écriture / des voyages immobiles / des traversées de cahiers / de bord et d'apparence.»

Poésie de la simplicité, du regard posé sur Montréal ou sur l'Inde, qui accueille les images porteuses d'une réflexion profonde sur le sens de la vie, du regret et de la détermination irrépressible qu'il faut pour se perpétuer." (Hugues Corriveau, LE DEVOIR, 11 sept. 2010)

        


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"Au fil des lectures, des poètes qui ont marqué ma recherche sur le langage poétique, je vais, avançant plus profondément dans la question identitaire, du rapport à l’autre,  la Québécoise que je suis devenue, et aux sédiments de la Libanaise que j’ai laissée en moi, libre pourtant , et détachée de toute origine. Gardant la langue arabe, ses sonorités pour musique, et son souffle pour inspiration. Au fil de ma quête, située entre le haïku japonais et le vers arabe moderne (Adonis), deux orients , c’est une quête formelle du langage poétique, et affranchie de la figuration, allant pourtant de plus en plus dans le réel, et donnant une place essentielle à l’imaginaire qui est aussi partie de la réalité, je cherche à libérer la parole poétique et revendiquer la liberté, surtout en tant que femme orientale et libérée de l’orientalité, comme exactement une québécoise ou autre écrivain qui voudrait se libérer des stéréotypes. Je me libère aussi des genres, masculin-féminin, qui nous ont conditionnée et ceci depuis notre enfance.


Ces vers dont les moments de silences sont la respiration des poèmes et leur souffle: une ouverture pour assister la chute des murs qui sépare les cultures et les identités." NL







Hamra comme par hasard , éditions du Noroît (2014)

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couverture : Camilla Adami



Rien de mon errance, éditions du Noroît (2019)

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couverture : dessin de Nadine Ltaif