Ishtar rassemble ses coups de coeur, qu'ils soient littéraires, cinématographiques ou artistiques pour les partager avec vous.
lundi 19 mai 2014
dimanche 18 mai 2014
samedi 29 mars 2014
L’arbre du Veilleur de Jean Royer
L'arbre du
veilleur
Jean Royer
Le Noroît
2013
Le recueil
d'essais de Jean Royer se lit comme un livre d'histoire de la poésie. Sa voix
de conteur révèle les liens qui unissent la poésie et les autres arts : la
peinture, le jazz, le blues, etc. Son écoute s’étend à tout un éventail de
poètes et de poétesses marquant notre époque, à travers les siècles. C’est un
arbre généalogique de poètes et de poétesses avec ses ramifications, influences
et ses influences et ses dialogues.
En historien,
il trace l'évolution du poème, l’enracine dans son époque et sa géographie. De
l'origine latine de la langue française, de Dante à Pétrarque, à Nelligan, à la
révolution d'Octobre 70 au Québec.
Son rôle
est de « consolider » l'héritage qu'on transmet à la nouvelle
génération de poètes et de lecteurs. Il révèle les liens qui unissent,
par exemple, les poètes québécois avec les rythmes et les formes des poésies de
langues diverses, tel Michel Garneau qui s’inspire des rythmes des autres
langues : l'Edda islandais ou
des poésies arabes.
Jean Royer
a été chroniqueur au quotidien Le Devoir. Il a été l'intervieweur de Marie
Uguay dans le film de Jean-Claude Labrecque en 1982.
Jean Royer
perçoit les ponts qui s'étendent de Perec à Lapointe. Entre Char et Leiris.
Entre surréalisme et poésie, Max Jacob et Leiris. La poésie tisse les liens
avec la peinture (Robert Mélançon) mais aussi avec l'essai (Hélène Dorion). On
découvre combien la poésie est un champ vaste ; elle englobe toutes les
sciences humaines.
La poésie
est aussi douleur: « Quelle beauté peut répondre de ma douleur ? » (Geneviève Amyot) , comme
elle est travail de deuil: « Le poète est le deuilleur des mots perdus » (Jacques Roubaud), l'orant du
proche et du lointain. De l'érotisme, car « les poètes sont les
amoureux de la présence »
. La poésie c'est les mille et une nuits, écrit-il.
Jean Royer
fait appel à Roland Barthes pour parler du haïku.
Mais
surtout, il questionne le poème: pourquoi un poète nous bouleverse ? Comment il
touche à l' « intranquillité » en nous: « La
littérature, comme l’art tout entier, écrit Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. » ;
ou à la
mort: « Nous portons la Mortalité / Aussi légèrement qu’une Robe Prêtée
/ Jusqu’au jour où il faut l’enlever. »
(Dickinson) (Poème 1481) ;
ou encore
à l'amour et ses figures idéalisées : Beatrice chez Dante et Laure chez
Pétrarque.
Son amour
de la poésie le fait voyager à travers le monde et les langues. Pas de
frontières pour les amoureux des mots. Chine, Mexique, poésie amérindienne,
afro-américaine.
Jean Royer
est une oreille à l'écoute du féminin dans le langage et chez les poètes femmes
: « Il faut que je crée toute une cosmogonie parce q'il n'en existe
pas chez les femmes. Les figures mythiques sont mâles ou, quand elles sont
femelles, sont péjoratives, et concernent la relation avec le mâle. » (Louky Bersianik). Il attire notre
regard vers les femmes de la francophonie, qu’on n’a pas lu attentivement, la
Suisse Pierette Michelond et son mythe de la « Grande Gynandre » ou
la Française, Marie-Claire Bancquart.
Pour lui,
la résistance vient par la voix des femmes. De Sapho à Kiki Dimoula en passant
par Christine de Pisan, Tsvetaeva, ou Anne Hébert, entre autres. La prise de
parole des femmes donne lieu à la nouvelle écriture des femmes, quand
« poétique devient politique».
Les veilleurs. N'est-ce pas ainsi qu'on désigne les anges ?
Le recueil
est parsemé des encres originales de Paule Royer. Arbres , insectes, papillons,
fleurs.
Jean Royer
écoute, veille, comme le titre du recueil l'indique.
vendredi 21 mars 2014
Peter Doig, Pour qui sommes-nous étranger ?
Nulle terre étrangère. Peter Doig
Musée des Beaux-Arts de Montréal, jusqu'au 4 mai 2014
Pour qui sommes-nous étranger ?
Dès le départ nous sommes immergés dans une terre inconnue. Peter Doig n'est pas tout à fait étranger à la terre qui l'a vu naitre. Il faudrait mieux dire, la terre ne lui est pas étrangère. Ainsi comprend-on le titre de l'expo.

En effet, quand on étudie sa chronologie, on constate qu' il est né à Edimbourg, a voyagé avec ses parents à Trinidad à l'âge d'un an. Les premières images de Trinidad sont restées imprégnées dans son inconscient.
L'aspect onirique est très fort dans ses tableaux. On rentre dans ses toiles comme dans un demi-rêve.
Les personnages toujours immergés dans l'eau. Comme si l'eau avait effacé leur visage ou leur corps.
On le compare à Mark Rothko, l'expressionniste abstrait américain.
.Il peint des moments, comme des photographies
Par exemple, une personne de dos qui longue le mur d'un cimetière. Tenant une ombrelle rose. Il peint le mouvement.
Le noir et le rose , présents dans ses toiles. La perspective interiorisée. Davantage de mer que de ciel évoque une densité dans la contemplation.
Dans la dernière salle, les affiches du Ciné-Club Studiofilm Club. Il fait les affiches des films qu'il projette dans le ciné-répertoire qu'il a tenu à Trinidad en collaboration avec Che Lovelace, des affiches très subjectives : Pierrot Le Fou - Nights of Casablanca- Le Mépris-Some Like It Hot- Pépé le Moko- Black Orpheus. Il les interprète en interpellant ses propres peintures. Y insère un canoë...
Il se donne des libertés subversives : une Catherine Deneuve noire dans Belle de jour.
Le "Studio Film Club" est un club de cinéma non-commercial organisé par Peter Doig et l'artiste Che Lovelace à Port of Spain, Trinidad, où l'artiste a vécu avec sa famille depuis 2002.
Il me vient à la mémoire le poème de Prévert Étranges étrangers
Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.
Jacques PRÉVERT Grand bal du printemps
(La Guilde du Livre,1951 ; Éditions Gallimard,1976 )
mercredi 19 mars 2014
Hamra comme par hasard (poèmes)
mercredi 26 février 2014
Les lanternes flottantes de Mercedes Roffé
L'antique frôle le quotidien dans la poésie de Mercedes Roffé. Elle questionne le péché originel et le divin tels que décrits dans l'Ancien Testament. Elle se situe dans la lignée des poétesses héritières des mythologies grecques, romaines, mais aussi des traditions Maya. L'humain descend du divin. Mais un divin "âcre" et "fétide" comme l'exprime ces vers extraits des Lanternes flottantes :
Il n'y a pas eu de chute. Il y a
dès l'origine
des particules d'excroissances âcres, fétides
comme un ichor Dieu. Ça oui.
Ce qui importe c'est le chant. Des poèmes qui réfléchissent sur l'acte d'écrire :
De chute il 'y a pas eu.
Le chant est ici. Ici-bas.
Dedans.
...
Ceci est ma voix en toi
Ceci, mon souffle se chosifiant
dans le vide: la pure Absence
Elle pose la question de l'origine et de l'existence de Dieu :
Mais ....
Lui qui est Celui qui est
a-t-il ventre, tête ou main ?
Et s'il n'était pas contracté?
Si jamais,
Il s'était replié sur lui-même
et que nous étions encore sans être
Dans le mystère de son ventre ?
Si nous n'étions pas encore nés. Seulement imaginés . Peu importe en effet quelle Bible serait la bonne si la maison de l'enfance est "bombardée" et que Babel reste muette :
Ton Alexandrie funeste et familière
Rome bombardant la maison de ton enfance
Une Babel de mutisme
N'entre pas
N'ouvre pas les yeux.
La poète nous entraine dans un tourbillon de questionnement, peut-être le plus métaphysique de ses recueils. "Je suis sa distance de moi et d'elle-même".
On est arrivé jusqu'ici
À la blessure de l'aile.
Contradiction parfaite
où tout est possible
où tout danse sa danse-tourbillon
De silence et de vide.
Tant de récits des origines et selon plusieurs traditions. Seul importe le chant qui ici nous enchante. D'où l'importance d'avoir la version originale espagnole et la traduction française dont Nelly Roffé a conservé la musicalité.
- Les lanternes flottantes, en édition bilingue espagnol-français, Montréal, Éditions du Noroît, 2013. Traduction de Nelly Roffé.
Autres recueils en traduction française:
- Définitions mayas et autres poèmes, en édition bilingue espagnol-français, Montréal, Éditions du Noroît, 2004. Traduction de Nelly Roffé.
- Rapprochements de la bouche du roi, en édition bilingue espagnol-français, Montréal, Éditions du Noroît, 2009. Traduction de Nelly Roffé.
vendredi 7 février 2014
dimanche 26 janvier 2014
mardi 14 janvier 2014
jeudi 2 janvier 2014
Berlin-Cinéma (titre provisoire) de Samira Gloor-Fadel
Un documentaire-fiction sur la création , sur le vide, sur l'histoire de Berlin, sur le mur qui existera "toujours", la cicatrice, le trou béant d'où passe la lumière : le vide qui fait exister la rencontre. La cinéaste suit Wim Wenders pendant qu'il tourne son film. Filme son entretien avec Jean Nouvel. Filme l'actrice de Wenders en train de réciter son scénario dans le Si loin, si proche. Et les plans voulus tels les tableaux de Hopper. Godard en voix off parle de la naissance du cinema:"il suffit d'une voiture, d'un homme et d'une femme" . Déjà il raconte son histoire du cinema. Par le traitement de l'image, le noir et blanc et la couleur, les ombres dramatiques sur les murs, Samira évoque un autre grand du cinéma : Hitchcock. Réflexions sur la mise en scène , les liens entre le cinema et le théâtre (Godard qui fait référence à Feydeau ). Wenders veut qu'on lise entre les images comme en poésie on lit le silence dans le blanc des vers. Samira Gloor-Fadel , elle, veut qu'on assiste à la douleureuse naissance d'un film.
P.S : j'avais vu le film une première fois à Montréal lors de sa présentation au Festival du Nouveau Cinéma et rencontré la réalisatrice pour la première fois. J'en garde encore l'agréable souvenir.
Berlin Cinéma - Titre provisoire
un film de
Samira Gloor Fadel
Documentaire - s16 / béta - couleur et n&b - 106' - avec : Wim Wenders, Jean Nouvel, Thomas, et la voix de Jean-Luc Godard - prod : Les Films de la Terrasse, la Sept arte -Suisse - 1997
lundi 30 décembre 2013
Sylvie Gendron, Robe et abrupt rocheux
Ma robe n'en finissait pas de s'allonger. Tes mains la brodaient en moi comme une éternelle rémission. Tes aiguilles me pénétraient amoureusement comme celles des feuillages résineux qui persistent malgré le froid. Alors que tes mains m'habillaient, les miennes, mises à nu, imploraient près du lit les roseaux guérisseurs.
Une femme avance vers la déchirure. Son corps comme une écorce d'arbre accepte la nudité de la douleur , la traverse et la transcende. Tel est le recueil de Sylvie Gendron. Une traversée du miroir qui demande le courage d'affronter l'innommable par le biais des métaphores. La chair rejoint la terre. Et la terre reprend vie. À l'écoute de la création. Une femme assiste à sa propre renaissance.
Pour se procurer le livre : écrire à roseliere@hotmail.com
Sylvie Gendron, Robe et abrupt rocheux
Claude Drouin Éditeur , 2013
dimanche 22 décembre 2013
Voyage en République Dominicaine
À mon amie Helène M.
Comment savoir si je suis haïtienne ? Vont-ils regarder mon visage pour déterminer les gènes qui circulent dans mon sang ? Brune ? mais un peu trop foncée. Mes yeux en amande ont-ils les couleurs d'Amsterdam ? Et mon accent espagnol, d'où vient-il ? Est-ce que je parle hollandais ? Sauront-ils la langue dans laquelle je pense ? Mes papiers sont-ils en règle ? J'ai trouvé la ruse pour effacer toutes traces de mes origines. De toute manière le récent tremblement de terre s'est chargé de tout raser de mon passé. Me voici avec une nouvelle chance pour vivre à quelques kilomètres à peine de la ville où je suis née. Quelle importance, dites-moi, le lieu de ma naissance si mes grands-parents ont ėté obligés de s'exiler, de migrer pour trouver un emploi, pour survivre à la misère ? Traquée et paranoïaque, je ne veux pas vivre ainsi le reste de mon existence.
* Le 23 septembre 2013, la Cour constitutionnelle de la République dominicaine a pris la déplorable et outrageante décision d'enlever la nationalité dominicaine à des centaines de milliers de dominicains d'ascendance étrangère. Cette décision est d'autant plus inacceptable qu'elle a été appliquée rétroactivement à des personnes nées en sol dominicain après 1929 de parents désignés comme étant en « situation de transit ». (Extrait d'une pétition reçue)
* Le 23 septembre 2013, la Cour constitutionnelle de la République dominicaine a pris la déplorable et outrageante décision d'enlever la nationalité dominicaine à des centaines de milliers de dominicains d'ascendance étrangère. Cette décision est d'autant plus inacceptable qu'elle a été appliquée rétroactivement à des personnes nées en sol dominicain après 1929 de parents désignés comme étant en « situation de transit ». (Extrait d'une pétition reçue)
vendredi 6 décembre 2013
Haïti, kenbe la ! de Rodney Saint-Éloi
« Haïti, kenbe la ! Haïti, redresse-toi !», c’est ainsi que Rodney
Saint-Éloi, directeur de la maison d’édition Mémoire d’Encrier, titre son récit du goudou-goudou, le séisme qui avait détruit Haïti il y a
trois ans.
À peine arrivé à
Port-au-Prince pour participer à l’événement littéraire Étonnants- Voyageurs, il allait vivre au jour le jour la tragique
catastrophe.
« Comment peut-on tout
ressentir en même temps, la mort et le goût extrême de vivre avec rage chaque
seconde ? » . L’auteur nous relate sa descente aux enfers, à la manière de
Dante, ou du Candide de Voltaire lors du tremblement de terre de Lisbonne.
Toutes les tragédies se ressemblent, et la rage de vivre, de revivre l’histoire
d’Haïti, depuis les débuts de la colonisation, de l’arrivée des esclaves, la
révolte courageuse des Haïtiens, l’indépendance et les clivages sociaux. Deux
camps, écrit-il : les riches et les pauvres, les mulâtres et les noirs.
Tout est dans le regard comme le mentionne Robert Solé, lors d’un récent entretien.
Celui de Rodney Saint-Éloi est fait de lucidité, et de lumière qu’il sait
communiquer.
Tout est
parterre : « le palais blanc qui abritait les fantasmes tyranniques
des gouvernants du pays » « impossible à présent de fermer les
yeux. Les présidents n’ont plus de fenêtres fermées sur le bidonville. Ils ne
peuvent plus se cacher la vue de la misère ». Cette taboula rasa
« ouvre la voie à toutes les utopies, aux rêves les plus fous »,
« Il reste à fonder un contrat social qui tient compte de tous les Haïtiens. »
« Pourquoi a-t-il fallu un séisme pour sentir ce désir d’avoir cause
commune ? » La catastrophe le pousse à s’interroger. La modernité et l’intelligentsia
haïtienne y sont évoquées : l’actualité du créole dans les écoles, et ceux
qui rêvaient de société juste et égalitaire, de réforme, tous et tout sont
« figés là sous les décombres ».
Tout est retourné à la
terre : « les hypocrisies sociales. Les saints. Les églises. Les
préjugés. Les classes. Les banques ». Et les enfants jouent encore.
L’auteur sait épouser
le rythme et le mouvement de son peuple : « une mouche tournoie, un
enfant saute à la corde, cinq chauffeurs réclament la même course, trois
bagagistes se battent autour d’une valise », comment la vie continue
malgré le cataclysme ? Un pasteur continue à célébrer un mariage alors que
le marié est emmuré dans les pierres .
Saint-Éloi alimente
son récit de sa trajectoire d’Haïtien exilé à Montréal, où il a fondé Mémoire
d’Encrier, sa maison d’édition
unique en son genre car il y publie une diversité remarquable de voix
autochtones, et des écritures d’ici et d’ailleurs. Il nous transmet sa colère
et sa critique de la société haïtienne. Fait de flash back son style est cuisant : une écriture qui
vient du fond de sa gorge, habitée de cauchemars : « des images qui
marchent en moi comme des araignées folles », et des enfants qui rient à
côté de cadavres. Il regarde les choses comme il est au fond de lui.
Son journal de bord au
lendemain du désastre nous bouleverse, comme la tragédie elle-même, par son
incroyable force de vie.
Rodney Saint-Éloi, Haïti,
kenbe la !, éditions Michel
Lafon, 2010, 267p.
Préface de Yasmina
Khadra
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