dimanche 23 juin 2013

Roxy




Je ne connaissais pas Roxy quand je l'ai vue une première fois sur le toit de notre immeuble à la fin de l'hiver. Revêtue de mon imperméable, j'allais m'affaler sur une chaise longue. Elle était avec son ami Bobby, un cocker doré. Un chien émotif qui pleure dès qu'il vous voit. Il vous assaille de ses gémissements jusqu'à ce que vous lui prodiguez  un câlin. 
Mais Roxy, la belle Beagle dont je ne soupçonnais pas les talents, me fixe de son regard perçant, se rue sur moi, fourre son museau dans la poche de mon tranche-coat pour en extraire mon bonnet de laine grise et le présente devant moi sur la chaise, fière de son exploit. Je suis surprise et bousculée par tant de hardiesse et par la subtilité de son odorat. Elle part retrouver son ami. Puis à nouveau, sans même me fixer cette fois, elle m'attaque et je dois protéger mes deux poches car elle a senti mon mouchoir en papier. Qu'est-ce qu'elle va déterrer encore? J'ai su par la suite que les Beagle étaient élevés à chasser le gibier, et ce depuis des décennies. Leur flair est puissant. Je suis charmée, séduite par son allure espiègle et sa rapidité.







samedi 15 juin 2013

Salomé




Salomé sur un texte de Oscar Wild. 
Réalisé par Werner Schroeder, 1971, Allemagne de l'Ouest, 81 min. Avec : Mascha Elm-Rabben, Magdalena Montezuma, Ellen Umlauf. En allemand avec sous-titres anglais.

Stylisé à mort et dans le somptueux site de Baalbek. Que dire, sinon, la danse des sept voiles qui marque le film. Salomé est revêtue de voiles blancs apportés par des femmes bédouines toutes voilées de noires. Un ensemble musical l'accompagne composé de deux bédouins, un à la Rababa, instrument à corde typiquement libanais et d'une darbouka. La troisième personne est une vieille chanteuse tatouée au menton, qui crie un mawwal ou plutot muwashahat. Salomé danse et rejette ses sept voiles. Il faut dire que la pièce est en allemand entrecoupée de tirade en arabe littéraire, non sous-titré. 


vendredi 3 mai 2013

Un dieu qui danse : les romans de Imane Humaydane


J'ai lu deux livres de Imane Humaydane traduits de l'arabe: Mûriers sauvages et D'autres vies.



Dans ses deux livres, Imane Hymaydane dénonce la condition de la femme arabe. Dans Mûriers sauvages, Sara, l'enfant qui ne parle pas. Née dans l'univers machiste des hommes, d'un père dont elle craint la colère, la jeune fille observe, regarde, rarement prend la parole, dans le village druze aux coutumes très bien décrites.
Un monde aux mentalités inchangées qui vit au cycle des saisons,  dans le domaine des vers à soie du grand-père. Les Druzes ont un secret bien caché dans leur Livre de Sagesse enfermé à double tour dans un placard, la clé enfouie entre les seins de la tante de Sara. Les Druzes croient en la métempsycose , ils ne croient pas à l'enfer, "vous disparaissez dans l'au-delà pour revenir presque aussitôt ici-bas". Un livre réservé aux initiés.
Imane Humaydane dans le Vieux-Montréal
lors de son passage à Montréal
photo : N. L. 

C'est ainsi que la narratrice D'autres vies revient au Liban, le lieu de sa naissance, comme un retour sur terre. Tous les expatriés ressentent cette sensation un jour ou un autre, avant qu'un autre lieu d'appartenance naisse en eux. Quand un autre espace fera "sens pour eux.


Dans D'autres vies, le récit se déroule dans trois pays. Au Kenya , en Australie et au Liban. À Beyrouth où la narratrice retourne sans pouvoir déterminer si elle pourra y rester ou repartir.
Beyrouth, la ville éraflée, aux cicatrices encore prêtes à se rouvrir pour laisser couler les épreuves du passé. Comme beaucoup d'autre expatriés, Myriam peine à croire que la guerre est finie et qu'il n'y aura plus ni peur, ni barricades. Le plus douloureux est l'absence des disparus, "pas morts, pas en vie, entre deux demeures". Un peu comme Myriam qui ne sait plus quel lieu "fait sens pour elle" . Est-ce son instabilité qui cause son angoisse ou est-ce dû à la guerre ? A-t-elle le droit de se souvenir, elle qui est partie et qui ne l'a pas vécue ? Elle se remémore le passé, alors que ceux qui sont restés ont réussi à l’oublier. Elle aspire à une vie qui recommence à zéro pour pouvoir admirer un "soleil qui ne lui rappelle aucun hier, aucune guerre". Elle est elle-même une absente, une disparue, qui réapparait tel un fantôme.  Elle cherche à travers ses nombreux  amants le plaisir du retour à la vie. La narratrice parie sur l'amour et échoue. Entre Chris, l'Occidental, et elle, deux mondes étanches. Est-ce la langue qu'elle ne partage pas pleinement avec lui, qui crée ce gouffre ? Et Nour, le Libanais intellectuel qui lui inspire une passion dévorante ? Pourra-t-elle le retenir ?

Trouver un sens à l'existence, telle est la quête de Myriam, malade du souvenir de la guerre. Elle réussit à s'en affranchir par le rire, le jeu, ou en chantant les chansons d’Asmahan. Le nom de la chanteuse Asmahan que sa mère n'avait pas réussi à lui donner à sa naissance. Une mère muette, car incapable de mentir, elle avait choisi le silence.
"Il est difficile de croire en un dieu qui ne danse pas" écrit la narratrice en citant Nietzsche.
Si les personnages des romans de Imane Humaydane choisissent de se taire, l'écrivaine, elle, choisit l’écriture pour donner une voix à leur existence et leurs histoires.








Imane Humaydane, Mûriers sauvages, Paris, Verticales, 2007
traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot


Imane Humaydane, D'autres vies, Paris, Verticales, 2012
traduit de l'arabe (Liban) par Nathalie Bontemps




jeudi 25 avril 2013

Sur un nuage entre Beyrouth et Paris





Mon voisin d'avion est beau. Son nez surtout quand il enlève ses lunettes. Ses cheveux poivre et sel. Il est chef cuisinier. Il voyage à travers le monde pour partager ses recettes de cuisine italienne. Il est vénitien. Il revient du Liban, comme moi. L’objet de notre conversation : son bracelet du saint maronite, saint Charbel. Étiez-vous en pèlerinage ?  Non … c’est une longue histoire. Et le voilà en flots de paroles. Une amie me l’a offert. Elle a été miraculeusement guérie après un pèlerinage à Saint Charbel. Était-elle libanaise ? Non, Italienne. Et votre vie a changé depuis que vous portez ce chapelet ? Oui. Mais je ne porte pas que lui… Il me montre un cordon de plusieurs nœuds à son poignet droit. 
C’est un moine bouddhiste qui me l’a offert. Un moine de Hong Kong rencontré je ne sais plus dans quel pays. Et puis ? J’ai alors reçu une invitation pour aller à Hong Kong. Mais surtout… Il me brandit un ruban qu'il porte autour du cou. Et ceci. Je suis émerveillée. Tous ces talismans. J’ai été aussi guéri miraculeusement. Des médecins m’ont dit : Tu as le choix. J’ai choisi la vie. Je ne comprenais pas. Je demandais : Comment vous avez choisi ? Les médecins m’ont fait entrer dans un tunnel, et au bout,  je me suis retrouvé face à mon choix : Qui avez-vous rencontré ? Un ange. Et cet ange m’a dit : Retourne à la vie. J'étais propulsée dans un univers dantesque. L'ange a poursuivi : Retourne à la vie mais à une condition. Tu œuvreras pour les enfants qui souffrent de leucémie. Et me voilà retourné dans notre monde. Nous voyagions lui et moi sur un nuage entre Beyrouth et Paris. Il devait prendre sa correspondance pour Venise. Moi, la mienne pour Montréal. 
Et depuis j’œuvre auprès d’une fondation pour les enfants leucémiques. Je ne cherche pas à être riche. Je leur ai donné la moitié de ma fortune. C’est vraiment un homme qui me ressemble. Aussi dématérialisé que moi mais ô combien plus philanthrope  que moi. Je l’admire. 




mardi 5 mars 2013

Camilla Adami

Camilla Adami donne une conférence à l'Institut italien de la culture à Montréal le 7 mars à 18h30
1200 ave. Dr. Penfield
À ne pas manquer.

Des tableaux de la peintre italienne Camilla Adami sont exposés à Montréal, dans le cadre de l'installation visuelle de la cinéaste Hejer Charf.
L'exposition intitulée "Le cinéma de Sisyphe- 100 x recommencé", se poursuit du 15 février au 17 mars 2013, à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal.


L'oeuvre de la peintre italienne Camilla Adami a été exposée dans le monde entier. Entre autres, au Centre Pompidou à Paris, au Mexique, en Italie, en Chine, en Espagne, en Norvège... Elle a également exposé avec son époux, le peintre Valerio Adami à la Maison Elsa Triolet et Aragon et la Società Promotrice de Turin. Jacques Derrida, Michel Onfray, Jacques Dupin et d'autres écrivains ont écrit sur son oeuvre.


http://www.youtube.com/watch?v=DGS4twHBMdM&list=WLDC7D980D16135356

Camilla Adami et Hejer Charf à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal

jeudi 28 février 2013

L'Orient méditerranéen dans la poésie de Nadine Ltaif






Antoine Sassine
Mont Royal Collage, Calgary, Canada




Il y a dans la poésie de Nadine Ltaif à la fois une inquiétante douceur et une lumineuse clarté. Pour mieux pénétrer dans l’intimité de son univers poétique, il est important de souligner l’aspect hautement autobiographique qui l’imprègne et les métamorphoses intérieures vécues ou subies par le moi grâce à l’apport bénéfique de certains mythes fondateurs.

Une lecture attentive révèle que sa poésie s’ouvre souvent sur l’angoisse de l’exil mais aboutit toujours à un sentiment de bien-être fondamental. On ne tarde pas à s’apercevoir que Ltaif, rebelle plutôt que résignée, attentive aux impulsions les plus secrètes de son moi intime, possède cette force de transformer la douleur en énergie créatrice qui, grâce à l’évocation des mythes connus en Orient méditerranéen, transfigure et dynamise son existence d’un nouvel enracinement régénérateur.

En parcourant les quatre premiers recueils poétiques qu’elle a publiés, on trouve un extrait significatif qui révèle et résume parfaitement le cheminement et l’aboutissement de son parcours poétique :



Mon imagination séduite, infidèle, et ma soif de mémoires anciennes jamais répue, toujours débordante comme un fleuve. La rivière du rêve m’entraîne. Le berceau des mythes m’ouvre le Livre d’infini de l’écriture qui console. Une solitude que tu savoures enfin ! (EF, 30).


Abstract: The imaginary world of Lebanese Canadian exiled poet Nadine Ltaif is rooted in the context of middle-eastern geography and mythology. Any attempt at understanding her poetic experience must be anchored in Mediterranean symbolism. This article explores the theme of exile in the poetry of this poet and identifies four essential mythological figures: Ishtar, Phoenix, Agar and Hecate. Ltaif invokes these symbols and reconstruct their metaphoric meanings in order to seek a metaphysical remedy for her anguish. The analysis of these Mediterranean symbols reveals a metaphysical process or a quest which begins with the exploration of the anguish of uprootedness and exile, reaches an emotional catharsis that desperately searches for a emotional refuge and finally leads to the emergence of a feeling of liberation and plenitude.

vendredi 15 février 2013

Installation visuelle de la cinéaste Hejer Charf


LE CINÉMA DE SISYPHE
100 x RECOMMENCÉ

Installation visuelle de la cinéaste Hejer Charf


Hejer Charf expose des vestiges d’un scénario qui n’est pas devenu film. À chaque projet, la cinéaste reprend la route de l’aventure et continue inlassablement son chemin, avec une seule et même idée constamment renouvelée: produire et réaliser des films.

Contaminations, deux diptyques de Camilla Adami font partie de l'installation visuelle. La peintre italienne plonge son regard dans les zones d’ombre de nos corps et porte le beau par-delà l’intelligence convenue. “Je me sentais vulnérable, assailli par une autre espèce de vérité.”, a écrit Jacques Derrida à propos de son oeuvre.

Camilla Adami parlera de sa peinture le jeudi 7 mars à 18h30, à l’Institut culturel italien de Montréal.

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Notice biographique

Hejer Charf est réalisatrice, productrice, fondatrice de Nadja Productions. Elle a réalisé des documentaires, plusieurs courts et moyens métrages et le long métrage Les Passeurs qui a reçu le Sceau de la Paix de la Ville de Florence en Italie.
Elle a produit les spectacles de l'actrice française Anna Karina et de Philippe Katerine au Québec, ainsi que le film Victoria écrit, réalisé et joué par Anna Karina.
La poète Nadine Ltaif est assistante sur les projets de Nadja Productions depuis la création de la société.



http://www.iicmontreal.esteri.it/IIC_Montreal/webform/SchedaEvento.aspx?id=335&citta=Montreal


http://www.accesculture.com/activite/Le_cinema_de_Sisyphe___100_X_fois_recommence


www.hejercharf.com
nadja@ca.inter.net







jeudi 24 janvier 2013

Etel Adnan, au coeur du coeur d'un autre pays

Au coeur du coeur d'un autre pays, Tamyras, Beyrouth, 2010


Poète, romancière, peintre, Etel Adnan dont l'oeuvre traverse le vingtième siècle nous convie à une fiction autobiographique qui mêle souvenirs et réflexions sur la création et l'écriture. Les fragments en prose, dont les titres reviennent, vagues répétitives qui ramènent avec elles les vestiges des mers et des océans. Car on oscille entre les mers de Méditerranée : Grèce-Liban, et l'océan Pacifique : la maison de Californie où elle a vécu cinquante ans.


Etel Adnan
décembre 2012
(photo : Nadine Ltaif)
Un thème revient au long des pages, celui "d'être jamais complètement où l'on est". "La grande affaire de la vie c'est de ne pas être où vous vous trouvez." Il faut comprendre alors le titre du livre "Au coeur du coeur d'un autre pays" sous cet éclairage : aller au fond de soi quand le soi est ailleurs. Est autre. Le soi est un pays. Ailleurs.


La maison, le lieu, le corps, la guerre.
Voir défiler la pellicule du souvenir des guerres dans son cerveau, voir "les soldats anglais marchant dans Beyrouth, " par exemple. Beyrouth qui prend une place importante dans ce recueil en prose. "Beyrouth, irrespirable, devenue la ville la plus cruelle au monde. " " Je ne sais pas de quelle manière je vais mourir dans cette ville où l'argent et la mort sont mêlés. Ils vendent la mort à Beyrouth comme en France on vend le vin. Pour le plaisir."

Les fils métalliques.
"Le tissu de ce siècle est constitué de fils métalliques : les camps allemands entourés de barbelés dans toute l'Europe et en Grèce, les clôtures anglaises en Égypte, les barrières israéliennes en Palestine à la frontière sud du Liban..."

Quand Etel va aux funérailles d'Oum Kalsoum elle voit "la foule devenue mer enveloppant son corps".

Ce sont les correspondances entre mer et terre, animal et humain qui s'amalgament dans son cerveau. "Qui dit que les animaux ne sont pas des personnes ?"
"Tel un saumon je suis revenue ici pour mourir."
"Poisson, je suis le saumon indien originaire d'une terre arabe."


Ma maison, ce lieu, ce corps.
Elle ne peut que s'habiter elle-même, habiter son corps.
Son mysticisme est à l'image du syncrétisme libanais, moyen-oriental, comme on le vit en terre du Levant.
Une église un certain jour de Pâques, le chant du muezzin comme une lamentation. Elle passe à travers les sensations de son corps et de ses souvenirs d'enfance. De la résurrection au parfum de sainteté, de la fin du jeûne du Ramadan. "Ma querelle avec l'église est si ancienne que je pense que j'ai dû vivre un jour en Espagne sous l'Inquisition," écrit-elle.


Tout le chapitre IV est consacré à Lawrence d'Arabie à qui Etel rend hommage et qui a collaboré à la libération du monde arabe.
Elle déconstruit les préjugés quand elle annonce à une survivante d'un camp de concentration de la Seconde Guerre mondiale, au risque de la décevoir, que l'Arabie n'existe pas.

Le dernier chapitre oscille entre le goût et le dégoût de vivre.
"Entendre la bande-son de la guerre en Irak et être stupéfaite par la beauté des couleurs du printemps dans la maison de Californie."
Avoir honte d'être bien alors que d'autres meurent de faim sous les bombes. La lassitude d'exister, l'usage de l'infinitif qui entrave toute action. Ou "perdre le sens de toute raison d'être" malgré la beauté d'un jardin naissant ou d'un bon repas.

Le dernier chapitre tout en paradoxes invoque le poète irakien Badr Shaker al Sayyab pour "l'informer que Bassora est sous les bombes" ou les poèmes d'Inanna, et les dieux babyloniens devenus impuissants.

Des images, des souvenirs, et au final rappeler que le code de Hammourabi est l 'un des premiers qui traite des lois des Droits de la personne.

Etel Adnan, poète et philosophe de notre temps, nous rappelle que le corps et l'esprit font toujours un dans un poème.






Bibliographie :
http://www.eteladnan.com/
Simone Fattal, Nadine et Etel (photo, Nadine Ltaif Paris 2012)