samedi 25 février 2023

Vient de paraître en traduction arabe





Rula a fait un choix de poèmes parmi mes recueils 
 parus durant les vingt dernières années aux éditions Le Noroit. Il sont extraits des Métamorphoses d'Ishtar(1987), Entre les fleuves (1991), Ce que vous ne lirez pas (2010) et Hamra comme par hasard (2014). Ils représentent les différentes étapes de sa trajectoire poétique : les relations Orient-Occident, et l'exil du point de vue d'une femme qui a quitté le Liban durant la guerre civile et qui a trouvé un espace de paix et d'espoir au Canada (Québec). 

Elle a intitulé le livre « Kay tadom-el-bahr » « Pour enlacer la mer ». Merci à la charmante éditrice Hanady Shamout et les éditions Dar Abaad. Grande joie d’avoir vécu ce moment à Hamra, quartier de mon enfance à Beyrouth. 

Kay tadom el bahr (Pour enlacer la mer), choix de poèmes traduit en arabe par Rula Jurdi, aux éditions Dar Abaad ((Beyrouth) 2023.

Le livre est dédié à Lama Peyroles et Joëlle Arcache mes amies d’enfance.

Pour vous procurer le livre :
Version papier :

Version numérique :



Nadine Ltaif poète

Rula Jurdi traductrice du livre 


Rula Jurdi est professeure d'histoire islamique à l'Université McGill à Montréal. Ses publications portent sur l'histoire intellectuelle et socio-politique des sociétés Chiites, incluant des articles, des entrées encyclopédiques et deux livres, le dernier étant écrit en collaboration avec Malek Abisaab. Elle a publié un certain nombre de poèmes dans les journaux libanais, américains et iraquiens. Elle a traduit des poèmes arabe en anglais, incluant ceux de Khalil Hawi, Mahmoud Darwish et Talal Haydar. Son roman Al-Khathâfa (La densité) est publié chez Nelson éditeur (Beyrouth et Suède). Le roman tisse trois histoires de la guerre civile libanaise marquées par le déplacement, l'amour inassouvi et le dérisoire. Son recueil de poésie, Ghilaf al-Qalb (La Peau du Coeur) est publié en 2013 chez le même éditeur. Le deuxième recueil de poésie, Ka-Layla aw Ka-l’Mudun al-Khamsa (Comme Layla ou Comme les Cinq Villes) est publié en 2015 chez al-Farabi, Beyrouth. Elle a participé à de nombreux forums littéraires et culturels aux États-Unis et au Canada comme "Al-Andalus, mémoire de la Poésie arabe", à l'Université Yale (1991), la Littérature dans la Traduction et l'Histoire au Collège Skidmore (1996) et "La liberté de créer", par le Cénacle culturel Liban-Québec à Montréal (2013).
 




lundi 5 décembre 2022

Mïtra Vol. 6, automne 2022 , dédié en partie à Etel Adnan


Etel Adnan nous a quittés il y a un an. Quelques textes et poèmes de notre sixième numéro de Mïtra voudraient lui rendre hommage.

J’ai vécu dès mon enfance avec la conscience, gravée
en moi, que l’exil géographique n’est qu’un cadre pour
un exil plus profond et contre lequel on ne peut rien.
Etel Adnan, Voyage, guerre, exil, L’échoppe, 2020

« Pour qui écrit-on ? Et qu’est-ce que la peinture ? » Ce
sont les deux questions sur lesquelles Etel Adnan s’est
penchée dans son oeuvre de poète, de romancière et de
peintre, une oeuvre qui traverse le vingtième et les deux
premières décennies du vingt-et-unième siècles. Etel a
écrit dans trois langues : l’anglais, le français et
l’arabe. Elle a vécu au Liban, puis à Sausalito en Californie
où elle a fondé les éditions The Post-Apollo Press avec
son amie la sculpteure Simone Fattal, enfin à
Paris à Saint-Germain-des-Prés. Aux États-Unis, Etel a
enseigné la philosophie en s’inspirant des réflexions d’un
grand nombre d’artistes et d’écrivain.es.
Les personnes qui ont participé à ce numéro nous ont
envoyé des témoignages d’amitié pour Etel, des réflexions
sur son oeuvre et des poèmes inspirés par les thèmes qui
traversent ses livres. Plusieurs membres du Comité
Femmes du Centre québécois du P.E.N. international
ont discuté de l’oeuvre d’Etel Adnan durant leurs
réunions. Elles nous ont envoyé leurs poèmes.

Lecture en accès libre :  Mïtra 







lundi 17 octobre 2022

Le monde selon l’âne EO

 






Film du grand réalisateur Jerzy Skolimowski. Tourné à l'âge de 84 ans. Arrivé au sommet de son art, le réalisateur nous offre une lecture cinglante du monde : la vie d’un âne. Tout respire dans ce film. Respire, souffre, pleure et vit. L’impuissance de l’âne face aux crimes des humains. La souffrance qu’il subit. C’est le Candide dans le conte de Voltaire. Le paysage chez Skolinowski est un personnage en soi. Il est grandiose. C’est le plus beau film que j’ai vu au Festival du nouveau cinéma.

EO film par Jerzy Skolimowski, 88 min
Scénario : Ewa Piaskowska · Jerzy Skolimowski
Musique : Paweł Mykietyn
Avec Eo (joué par 6 ânes), Sandra Drzymalska, Tomasz Organek, Mateusz Kosciukiewicz et Isabelle Hupert.

vendredi 22 avril 2022

Les Olympiades de Jacques Audiard



La semaine dernière, nous avons vu les Olympiades de Jacques Audiard. Hejer m'informe que c’est le surnom du quartier du 13e arrondissement à Paris. Comment esquisser les relations amoureuses des jeunes d’aujourd’hui ? Ces jeunes qui ont dépassé les différences raciales. Il y est question de sexe, d’amour, de relations humaines, de jalousie. Pas de couleur de peau. Le cinéaste évoque subtilement les communautés chinoises, la communauté africaine, le quartier du 13e. Mais il ne filme pas le quartier de manière frontale. Il l’évoque, le suggère. Filmant le détail pour le tout. D’où sa poésie. Plus proche d’un Louis Malle que d’un Truffaut. Et pourtant, il rejette les comparaisons à la Nouvelle vague me dit Hejer. Les deux actrices principales sont remarquables : Noémie Merlant, brillante dans son rôle de peintre dans le film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, on la retrouve ici dans le rôle d’une jeune femme féministe qui vit mal sa sexualité et Lucie Zhang, émouvante, qui a reçu le César du meilleur espoir féminin cette année. Un nouvel acteur se démarque aussi c'est Makita Samba, qui tient le rôle principal masculin. 
Un film à voir pour comprendre la société française d’aujourd’hui. Une nouvelle génération issue des luttes antérieures pour l’émancipation des femmes et des hommes.














 

mercredi 13 avril 2022

Journal de cinéphile



DRIVE MY CAR de Ryusuke Hamaguchi 


11 février 

Avec l’ouverture des salles de cinéma, on s’est ruées mon amie Hejer et moi dans un film de Ryusuke Hamaguchi qui est une adaptation de la nouvelle du même nom de l’écrivain Haruki Murakami parue dans le recueil Des hommes sans femmes. Un régal de 3 heures. Réflexion sur le jeu de l’acteur, sur les œuvres de Beckett et de Tchekov, critique du Japon, etc.. si riche et profonde réflexion sur les relations amoureuses et de filiation. À voir absolument !


 LICORICE PIZZA de Paul Thomas Anderson


13 février

Pour assouvir notre soif du cinéma sur grand écran, le deuxième film vu est Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson avec l'actrice Alana Haim, sacrée meilleure actrice aux Golden Globes 2022. Le casting de la famille d'Alana est sa propre famille. Une comédie dramatique qui critique la société américaine des années 70, les idées reçues, les relations amoureuses, la société de consommation, tout cela sur un ton léger. Réjouissante sortie de Valentin.



L'ÉVÉNEMENT d' Audrey Diwan


9 mars 

Hier, après une journée fort chargée, nous avons clôturé la journée du 8 mars au cinéma pour voir le film féministe L'Événement d' Audrey Diwan, à partir du roman d'Annie Ernaux. Le film raconte le chemin ardu d'une jeune adolescente dans les années soixante qui ne peut être maitre de son corps et choisit d'avorter clandestinement. C'est tellement fort ! Si bien filmé et joué par Anamaria Vartolomei. Pour comble d'émotion, des cris s'élèvent de la salle. Une spectatrice s'était évanouie dans la petite salle du cinéma Moderne. Heureusement elle a repris ses esprits et nous avons pu continuer le visionnement. À voir absolument ! 


 
OUISTREHAM d'Emmanuel Carrère


5 avril 

Vu la semaine dernière le film Ouistreham d'Emmanuel Carrère qui met en scène Juliette Binoche dans le rôle d'une écrivaine qui s'immisce dans le milieu des femmes de ménage afin d'enquêter et d'écrire son livre. À part son personnage, tous les autres rôles sont tenus par des non professionnels qui jouent leur propre rôle. Le film est adapté du récit Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Je le recommande !


samedi 26 mars 2022

Le filigrane de l’interrogativité dans l’écriture de Nadine Ltaif par Lucie Lequin





Dédié à l'estimable et regrettée Monique Bosco, le dernier recueil de Nadine Ltaif s'insère dans la tranquillité de l'absente, dédicataire qui ne lira pas ces textes, mais qui soutient le cœur des mots: «continue, continue, n'arrête pas, surtout pas, écris comme jamais tu n'as écrit, à pleine bouche. L'amour, comme l'écriture, comme la vie, tous les jours, côtoie la mort.»

«Entre vestige et disparition», voici le monde qui se perpétue, qui se maintient à contre-courant, pour la survivance de l'espoir et de l'émerveillement, même si la poète avoue: «Je suis / une douleur sans nom»! Journal de voyage, le recueil se recueille. Devant Goya ou Guernica: la guerre, la férocité. Voilà, c'est cela: «Le présent sera une suite / de petites violences / et de grandes douleurs / Les moments de paix / trouvés dans le jardin / de jasmins / de cyprès / de bougainvilliers / Ces moments de fusions / où l'art réussit / à vaincre les haines / raciales / où les grands de Tolède / et ceux d'Arabie / Quand juifs et musulmans / et chrétiens / brodent leurs efforts / Ils trouvent un chant / une pierre / un nouveau conte / à ciseler avec / amour.»

La poète émigre, franchit l'histoire comme l'Atlantique, cherche sa route et son lieu de terre et d'ancrage: «Voici les voyages / que nous offre l'écriture / des voyages immobiles / des traversées de cahiers / de bord et d'apparence.»

Poésie de la simplicité, du regard posé sur Montréal ou sur l'Inde, qui accueille les images porteuses d'une réflexion profonde sur le sens de la vie, du regret et de la détermination irrépressible qu'il faut pour se perpétuer.

La passion du présent

Sous une belle image de Marie Levasseur, sans doute trop inspirée par les inoubliables nageurs de Betty Goodwin, La déposition des chemins, de Nicholas Dawson, conjugue son chant d'amour pour Leo, dans les lointains du Sud, et un désir de réconcilier les tensions antinomiques imposées par l'exil. Et cet exil s'appelle aussi l'hiver et la neige (dont l'abus des termes entache la pertinence de plusieurs textes du livre!).

Le poète cherche appui dans le blanc létal, alors que «son corps est un désastre. [alors que] les chutes et les chants ne creusent / aucune crevasse». Car «partout la terre accueille les morts. / Partout le ciel les conserve». Tout comme Nadine Ltaif, il lui faut trouver le chemin d'une réconciliation qui fera fondre la gaine insensible qui risque de contraindre la tension vitale. Il est impératif de trouver «des noms / prêts à fondre en simples mots / devenus pierres et tombeaux». L'urgence est d'autant plus grande que l'espoir de s'accomplir dans l'espace urbain se fragilise avec la récurrence des images maritimes.

Le recueil aurait mérité d'être expurgé de ses redites et de quelques facilités métaphoriques. Mais on sent tout de même sourdre un besoin profond de reconquérir la langue, ici française et espagnole, afin de pétrir substantiellement une émotion à fleur de peau.


Hugues Corriveau, Le Devoir, 11 septembre 2010

***


ce qu'en dit Mélanie Collado dans Canadian Literature :

Dans Ce que vous ne lirez pas de Nadine Ltaif le voyage dans l’espace est indissociable du voyage dans le temps. Les lieux ne sont évoqués que dans leur rapport avec l’histoire ou l’attente. Que ce soit en Espagne, en Inde ou au Liban, les pierres des villes visitées sont imprégnées du passé. Elles gardent les traces des luttes et des fusions entre civilisations et elles témoignent du lourd héritage des haines raciales. Dans les poèmes de ce recueil, le souvenir des guerres l’emporte systématiquement sur la beauté des paysages et des structures. Quant à  l’écriture, elle est perçue comme un voyage immobile. Autre trace visible, bien qu’elle soit plus fragile, l’écriture est associée à  l’attente, au présent et à  Montréal. La poésie permet d’exprimer la perte et la souffrance d’un être écartelé entre l’Orient et l’Occident, entre le passé et le présent. Écrire, c’est un moyen de lutter contre le déséquilibre et de peindre le réel aussi bien que l’imaginaire. Écrire, c’est également pour l’auteure, l’occasion de s’adresser une dernière fois à  une poétesse disparue. Monique Bosco ne lira pas le livre de Ltaif, mais cette dernière peut quand même lui rendre hommage en revendiquant son influence. Continuer à  écrire c’est continuer à  avancer sur le chemin vers lequel Bosco l’a guidée et c’est perpétuer son souvenir, aussi douloureux soit-il.



Dans une étude parue dans le livre Écritures québécoises, inspirations orientales. Dialogues réinventé?
Lucie Lequin, professeure à l'Université Concordia, Montréal, traite des livres de Nadine Ltaif, surtout de Ce que vous ne lirez pas, dernier recueil de poèmes (éditions du Noroît, 2010).

« Le filigrane de l’interrogativité dans l’écriture de Nadine Ltaif » 
Lucie Lequin
Écritures québécoises, inspirations orientales. Dialogues réinventé? 
sous la direction de Janusz Przychoden
Presses de l’université Laval, 2013


(Extrait)
Pour la poète, il s’agit d’être prête lorsqu’il y a surgissement de la beauté qui est, et restera, nécessairement évanescente et fragile, il s’agit de saisir l’instant de beauté qui n’existe pas sans son contraire « Il y a le poids la lourdeur du crime […] un mal qui n’a pas connu sa rédemption / et qui pleure /de siècle en siècle » ...

Bien plus qu’un simple jeu avec les mots, l’écriture est un voyage dont la destination se trace au fil des pages, presque sans la poète : « Je cherchais la / beauté / j’ai trouvé / la guerre » ; l’écriture est « sans merci » ; c’est pourquoi « les questions restent / et me restent entre les mains » . Comme la poète se maintient disponible à la beauté, elle se maintient aussi disponible à l’incertitude et à l’insécurité, il y va de sa vie : « L’écriture est un acte dangereux. Mais en même temps. Si je n’écris pas, je suis en déséquilibre comme si l’écriture m’aidait à trouver l’équilibre. C’est une situation à double-tranchant. » 

Ce danger de l’écriture, Ltaif l’affronte au jour le jour pour dire la poésie et le réel dans lequel « l’humaine inhumanité »  est plongée. Les formes de déshumanisation peuvent varier, mais l’effet reste le même : l’incompréhension domine et tue; elle est « une zone dont nous ne sommes pas sûrs de sortir vivants. Haletants. Écorchés vifs de ce que nous voyons défiler devant nous : guerres, atrocités. Injustices. Le livre d’une histoire qui ne s’achève pas. » Cette histoire éternelle est celle des femmes assujetties, des petites gens, des jeunes désespérés, des gens sans place dans la société, des gens sans pouvoir. Son point de vue sur l’être souffrant se déplace – la souffrance n’est pas limitée à un territoire – et, ici et là, se fixe un moment durant lequel, avec une grande économie de mot, elle fait voir les êtres sans défense, déplacés en eux-mêmes, en exil du soi, en exil dans leur société : « Un homme en veston sort / d’un bosquet qui lui a servi / de maison d’un soir / en plein centre-ville […] Aux nouvelles un jeune de vingt et un ans / s’est enlevé la vie » De même, dans son hôtel en Inde, elle sent les femmes « Recluses, interdites, livrées à l’attente de leur roi » ; un instant, elle se réincarne faisant alors partie du harem « Il avait douze femmes / douze maharani / et j’étais l’une d’elles » . Une jeune mariée indienne, transgressant les règles lui « fait cadeau / de son visage » en se dévoilant. Ce geste, à jamais mystérieux, bouleverse la poète : « J’essaie de comprendre / mon malaise face/ à ce don du visage / de la jeune mariée /toute orange / toute voilée. »  Ces presque récits, ces portraits en miniature, ces instantanés creusent notre déshumanisation ordinaire et quotidienne, celle qui ne dérange plus. Qui s’émeut encore devant les sans abri, les suicidés, devant les femmes qui n’ont pas les mêmes droits que les Occidentales? Lorsqu’il y a émotion, elle est souvent de courte durée et est rarement suivie d’un geste. Le geste de Ltaif est celui de l’écrivaine qui plaide pour un retour à l’humanité tout en sachant qu’elle ne percera pas le mystère de la détresse humaine, réelle ou imaginée; son écriture est alors compassion et dénonciation : « je garde la sensation d’être passé par là / D’avoir vécu cette souffrance / La souffrance des pierres usées / par les siècles.  » 


Outre les douleurs plus intimes, des sans abri par exemple, Ltaif réfléchit aussi aux douleurs collectives, celles des femmes, mais aussi celle de son pays quitté : « ce monstre à mille têtes / toutes les religions réunies / qui s’entre-dévorent / silencieusement / quelles rancunes étouffées / gisent sous les cendres / prêtes à jaillir / des tombeaux » La guerre n’est donc pas finie. D’ailleurs, tant que les décideurs « cultivent la haine / La haine devient un arbre / aux racines profondes / qu’ils arrosent de sang » , la paix ne sera qu’illusion provisoire. Cette haine verticale et réticulaire adhère au régime spatial et temporel de Ltaif et son expansion, ici, littéralement tue. Sans trancher, sans se ranger d’un côté, Ltaif montre que les moments de paix ne se situent qu’en surface alors que la haine couve et s’amplifie souterrainement. Enfin, les faiseurs de guerre, les faiseurs d’idées restent en retrait de la mort « alors que d’autres meurent / à [leur] place / d’autres qui ne croient / nullement / à [leurs] entêtements / meurtriers. » 
Juxtaposé tout près de l’inhumanité, « Le devoir d’oubli » tente de retrouver le sens de l’humain : « Collectivement / on vit une douleur / et on a l’impression / de ne pas nous en sortir / Enlisés nous sommes / dans le fond du gouffre / de la négativité / J’essaie de comprendre / ce sentiment autodestructeur ». Au lieu de ressasser le mal subi, il faut arriver à s’en détacher dit la poète : « J’attendrai qu’elle [la douleur] passe / comme si elle n’était / plus en moi / et je la regarderai passer » . En conséquence, elle se tourne vers l’avenir : « Je ne veux plus repasser / par ce chemin rocailleux […] je ne veux plus retourner / trop de sel / dans ma mémoire / a grugé le portrait. » Elle se découvre libre « à l’intérieur d’un état de choses et face à cet état de choses » Les embûches restent, les chagrins, les mystères, mais dominent sa capacité d’« habiter le monde » : « Comme si l’espoir / était une obligation / une survie ».

Lucie Lequin
Université Concordia
2013

samedi 5 mars 2022

Les chemins de l'Humanité -entrevue

À l'émission Les chemins de l’Humanité (Radio Ville-Marie), la nouvelle émission d’Aziz Farès. J'ai eu la chance de m’entretenir avec Aziz Farès et revisiter mes premières inspirations : les Mille et une Nuits, l’apport de la traduction à l’écriture, la francophonie, la guerre, l’exil, et les voies du livre à venir. 

Cliquez sur le lien :

https://soundcloud.com/nadine-ltaif/les-chemins-de-lhumanite-aziz-fares-nadine-ltaif-20220304-0800-ep-08




mercredi 5 janvier 2022

Derrière le camion à vidange

 


C’est un hommage bien particulier que je m’apprête à écrire ce matin. Un après-midi de fin décembre, je conduisais vers ma maison, j’étais ralentie par un camion de vidange. D’abord agacée par le retard que je subissais, puis je fus soudain prise d'une attraction irrésistible et me mis à observer les deux préposés à l’entretien en pleine action. Deux jeunes hommes, un Noir et un Blanc, sportifs et musclés. Ils se lançaient les sacs de vidange tel un ballon devant un panier de basket-ball, visant le trou béant de l’abîme déchiqueteur. Je ne pouvais plus m’arrêter de les regarder, fascinée par leur plaisir partagé. Il y avait une telle symbiose entre les deux ! Un ballet, une danse, un pas de deux. Je souhaitais rester derrière eux, avancer à pas de tortue, pour prolonger ma contemplation de leur art du ramassage des déchets. Un vrai régal, je vous dis. Ces deux-là méritent la palme de la Ville de Montréal.


                             BONNE ANNÉE 2022 !

lundi 6 décembre 2021

La revue numérique multilingue Mïtra, Vol. 5, automne 2021


La revue numérique multilingue Mïtra, Vol. 5, automne 2021 vient de paraître.

Avec la participation de :

Ashekman 
Martine Audet 
Marie Joe Ayoub 
Hichem Ben Ammar 
François Blais 
Silvia Bonavero 
Sophie El Assaad 
George Franklin 
Mark Foss 
Flavia Garcia 
Ximena Gómez 
Marie-Christine Guité 
Nikolay Gumilyov 
Nour Hariri 
Rodolfo Häsler 
Mariam Janjelo 
Rula Jurdi 
Belal Khaled 
Cyntia Kraishati 
Siwar Masannat 
Selim Mawad 
Majib Mobarek 
Nofal Nayouf 
Pietro Taravacci 
Pilar Pastor 
Diane Régimbald 
Nelly Roffé 
Odelin Salmeron 
Bahia Shehab 
Howard Scott 
Myriam Soufy 
Rawʿaa Sunbol 
Claire Varin 


Les graffitis et murales des révolutions des pays arabes en Syrie, Palestine, Irak, Liban Égypte et Belgique. 

Bonne lecture !

Accès libre : 






Depuis le 31 août 2021, la revue est publié par l'OSBL (organisme à but non lucratif) Magazine culturel Mïtra. 

Conseil d'administration

Comité de rédaction de langue arabe : 
Rula Jurdi
Yasmine Haj
Zeina Hamawi

Comité de langue française : 
Nadine Ltaif
Gerardo Acerenza

Comité de langue anglaise :
Lisa Marchi
Rula Jurdi
Yasmine Haj

Comité de langue italienne :
Gerardo Acerenza
Lisa Marchi

Responsable du volet art visuel :
Yasmine Nachabe Taan

Responsable du volet entrevue :
Rula Jurdi

Responsable du volet essai :
Lucie Lequin

Mise en pages
Yasmine Haj

Administration du Magazine culturel Mïtra
Lucie Lequin






 

mercredi 17 novembre 2021

Femmes de parole, une nouvelle revue dans le paysage littéraire québécois

 

La naissance d’une nouvelle revue littéraire qui met en valeur l'écriture des femmes est un évènement à célébrer. Femmes de parole, fondée et dirigée par la poétesse Nancy R. Lange, vient de paraître. Sa mission est de rendre « visible » la voix des autrices et artistes femmes. Dans son introduction, Nancy R. Lange présente le premier numéro comme un engagement féministe pour lutter contre l’effacement du rôle de l’écriture des femmes dans l’espace de la littérature. Trois sections s’y trouvent : Une passerelle France-Québec, un hommage à Louky Bersianik et une section en mémoire aux femmes victimes de féminicide.
Dans la première partie, on découvre les poèmes des autrices françaises et québécoises qui explorent dans un deuxième texte les liens qui les unissent à d’autres poétesses. Cécile Oumhani (que j’ai eu le bonheur de rencontrer lors d’un colloque à l’Unesco en juin 2008) nous parle de Brigitte Gyr. Ensuite viennent, jumelées, Brigitte Gyr/Françoise Hán, Marie-Hélène Montpetit/Nicole Brossard, Nicole Brossard/Anne Hébert, Sophie Brassart/Hélène Fresnel, Hélène Fresnel/Vénus Khoury-Ghata, Mäelle Dupon/Claudine Bertrand et Claudine Bertrand/Louky Bersianik.
La deuxième partie est un hommage à une figure incontournable de l’écriture et l’innovation dans le langage : Louky Bersianik, qui nous a quittés il y a exactement dix ans en décembre 2011. Louky Bersianik s’est nourrie de mythologie grecque, de figures féminines qu’elle met en scène dans ses livres phares : Le Pique-nique sur l’Acropole* ou le magistral L'Euguélionne : roman triptyque.** Dans ce numéro, nous retrouvons sa voix dans les extraits des lettres envoyées à l’Abeille, le surnom donné affectueusement à son amie Claire Varin, romancière et essayiste. La quête de l’antiquité y est vibrante : « La mythologie est pour moi une source intarissable d’émerveillement parce que ses histoires sont vraies tout en ayant l’air invraisemblables… ». Son « inventivité langagière » comme le mentionne Claire Varin a fait d’elle une avant-gardiste de l’écriture contemporaine des femmes. *** 

Louky Bersianik a donné à la poète Claudine Bertrand « l’impulsion nécessaire pour créer la revue Arcade (25 ans d'existence), lieu d’expression où la parole des femmes est prise en compte en tant que sujet non plus hors-sujet ».

J’aimerais ajouter que Maïr Verthuy, professeure émérite et première directrice de l’Institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia a enseigné l’œuvre de Louky Bersianik dans son corpus des écrits des femmes. La cinéaste Hejer Charf lui a consacré un film Autour de Maïr **** où elle donne la parole aux écrivaines québécoises, françaises et issues de la francophonie. Maïr Verthuy y raconte comment elle avait incité le traducteur Howard Scott, alors son étudiant, à traduire vers l’anglais L’Euguélionne. La traduction avait remporté le prix du Gouverneur Général en 1997.****

La troisième section, ajoutée exceptionnellement, m’a émue particulièrement. Elle donne à des poètes femmes et hommes la possibilité d’imaginer un moment heureux dans la vie de douze femmes assassinées en leur dédiant un poème. Écrits souvent à la première personne, elles/ils offrent une ultime reconnaissance gravée sur la stèle imaginaire de la disparue.

Je me nomme Lisette et aujourd’hui 
je me suis levée j’ai attrapé le jour 
Lisette par Caterine Godin 

         Je m’appelle Zoleikha 
         et je parle la langue des nuages 
         Zoleikha par Odelin Salmeron 


J’emprunte vos fêtes 
Quand je bouscule la nuit 
Dyann par Mireille Cliche [ … ]

Lors du lancement du premier numéro de la revue Femmes de parole à la librairie Martin à Laval, l’artiste Claire Aubin qui a sculpté le buste de Louky Bersianik, et qui a créé les magnifiques visuels jumelés à des extraits dans la revue, était une des invitées. Après que des membres de l'UNEQ ont rejeté la candidature de Louky à titre de membre d’honneur, raconte Claire Aubin, l’organisme a accepté par la suite d’héberger la statue de bronze dans ses locaux. Claire Aubin a aussi réalisé des bustes de Gabrielle Roy, Marie Uguay et des dessins pour des livres de France Théorêt. 

En attendant la suite déjà prévue dans le deuxième numéro: un hommage à Anne Hébert qui vient tout juste de paraître. D’autres hommages (ou femmages selon l’expression forgée par Maïr Verthuy) à d’autres figures du féminisme en littérature sont attendus. Nous souhaitons un long et riche parcours à Femmes de parole et à Nancy R. Lange qui porte le projet avec enthousiasme et une belle énergie positive. 


 *Le Pique-nique sur l’Acropole, Montréal, VLB éditeur, 1979, 235 p. Réédition : Montréal, L'Hexagone, (comprend une préface de Claudine Potvin), 1992, 238 p. 

 **L'Euguélionne : roman triptyque, Montréal, La Presse, 1976, 399 p. Réédition : Paris, Hachette-Littérature, 1978 / Réédition : Montréal, Stanké, collection Québec 10/10 (comprend des extraits de la critique et un texte inédit de l'auteure : « Un roman qui n'en est pas un », 1985, 412 p. / Réédition : Typo, 2012, 736 p. 

 ***Rappelons qu’un spectacle organisé et inspiré par Aimée Dandois-Paradis a été présenté en mai 2012 à la salle du Gesù. Des extraits de la correspondance entre Louky Bersianik et Claire Varin, avec un accompagnement musical du fils de Louky, Nicolas Bernianik-Letarte. 

 **** Autour de Maïr film documentaire d’Hejer Charf (2015) a pris l’affiche à la salle Saint-André-des-arts à Paris. http://www.hejercharf.com/Nadja_productions/Autour_de_Mair.html 

 *****La traduction anglaise de Howard Scott est parue en 1996 sous le titre The Euguelion , chez Alter Ego Editions.

Pour se procurer la revue : https://femmesdeparole.org/

jeudi 4 novembre 2021

Kyoto song de Colette Fellous

Le titre évoque bien sûr le film de Marguerite Duras, India Song. Colette Fellous voyage en compagnie de sa petite fille Lisa qui a lui a demandé de l'emmener avec elle. Kyoto song est une errance, comme une porte ouverte sur le Japon et son chant venu d’un autre monde. Des souvenirs intimes viennent se greffer toujours au rythme du hasard auxquels seule la poésie peut donner un sens. 

Bashô, le haïkiste est évoqué, sa vie, ses haïkus, de même que Marcel Proust. 
« Je rapproche le cœur tremblant de Proust en cet instant unique et celui de Bashô quand il écrit ce haïku : On remarque d’abord / le visage des pêcheurs / puis les pavots en fleur. » 

 Musicalité du texte de Colette Fellous. 
« Dans le chant de la cigale, rien ne dit. C’est ce que j’entends dans ce souffle si ténu, une magie des secondes et une plainte infiniment douce et cruelle. » 

Le vent.
 « J’essaie de saisir encore le rythme de ce vent, son irrégularité qui est la splendeur même de sa démarche. »… « Ozu a capté ce mouvement dans ses films. » 

En revisitant les films d’Ozu, Colette Fellous revisite son passé en Tunisie, son enfance. « Alors j’ai pensé aux villes, aux jardins et aux êtres oubliés que voulait faire entrer Proust dans son livre, à l’Elyssa qui avait fondé Carthage et qui était le vrai nom de cette petite Lisa dont je tenais la main, des siècles et des siècles plus tard, dans les rues de Kyoto, en attendant le feu vert et ses pépiements d’oiseaux. » 

Chaque morceau est une prose qui nous accompagne bien après avoir refermé le livre. On laisse monter en nous la saveur, la tristesse du départ du pays natal. Colette Fellous écrit qu’elle a choisi Kyoto comme son nouveau pays natal, parce qu’elle peut le quitter sans douleur « puisqu’elle l’a choisi. » 

 L’autre, le vrai, elle le transporte toujours en elle.
Lisa, la petite fille de Colette Fellous 
Kyoto song, Colette Fellous, Éditions Gallimard, 2020, 185p.

jeudi 27 mai 2021

Entre Orient(s) et Occident(s) un échange littéraire organisé par Leonardo Tonus de l’Université Sorbonne




Un échange littéraire sur les sujets de la poésie et la migration, de la mémoire blessée, du féminisme et de l'écriture et la traduction organisé par Leonardo Tonus de l’Université Sorbonne :

La vidéo de la rencontre avec Nadine Ltaif, Myriam Soufy et Marcelo Maluf dans le cadre du Projet Migra est disponible via le lien suivant :





1. À l’heure des épidémies, à l’heure de l’individualisme, à l’heure des injustices flagrantes tant économiques que sociales, l’écriture est-elle encore capable de l’acte de resistance/résilience ? Ou ces notions seraient-elle devenue dépassées voire galvaudées ? De quelle façon se manifeste dans votre écriture ce devoir d’utopie dont parle Tahar Bekri.

Réponse N. L. : Pour des personnes qui ont trop souffert, je pense aux libanais, on ne peut plus oser parler de résilience. Parler de résistance me convient mieux. Dans la révolte, dans la lutte, dans l’indignation on reste positive et on ne sombre pas dans la dépression. L’écriture d’ailleurs oscille entre les deux : la grande tristesse du deuil et la pulsion de vie qui est l’espoir de voir la lumière au bout du tunnel et donc de tendre vers l’Utopie dont parle Tahar Bekri dans le poème que tu cites. 


2. ERRANCES 
Dans une de vos interviews, Nadine, vous affirmez : « L'aventure de l'écriture est celle de l'errance, du départ, de la rupture. ». Cette « enracinerrance » que vous révendiquez, (et ici je fais référence au concept forgé par l’écrivain Jean-Claude Charles dans ‘Le corps noir ») vous conduit du conte poétique au haikus, en passant même par le journal intime poétique comme dans votre dernier ouvrage ‘Rien de mon errance ». Pourriez-vous parler un peu de la naissance de cette anthologie. Et pour quelle raison revenir sur le thème de l’exil à partir de ces figures tutélaires, comme celles de Dante, Ovide, Mandelstam. Pourquoi tout écriture serait, selon vous, un deuil, une séparation ?

Réponse : j’ai voulu dans ce recueil rassembler les figures littéraires qui ont connu l’exil : Dante a été exilé de Florence, Ovide de Rome et Mandelstam de Russie  mais aussi Gibran Khalil Gibran, il avait dû émigré aux États-Unis à cause de la famine du début du vingtième siècle à cause de l’empire Ottoman et à qui je fais allusion dans l’extrait que je vais lire son livre s’intitule Les ailes brisées. Je conçois souvent le recueil comme un seul poème comme c’est le cas dans Rien de mon errance et non pas des poèmes épars. Le narrateur  trouve à Montréal le manuscrit d’un mendiant. Des fragments de poèmes que le mendiant rédigeait. On ne connaît pas l’origine de ce mendiant mais on le devine au cours de la lecture. En fait c’est un littéraire immigré qui a tout abandonné pour descendre dans la rue et errer dans les rues de Montréal. 
Pour répondre à la deuxième partie de la question si toute écriture est un deuil je dirais oui, c’est une chose à laquelle on renonce. Qu’on abandonne. C’est toujours un paradis perdu. 
 
 
LECTURE : NADINE (« Rien de mon errance », p. 18/19)


3. Comment reconstruire une mémoire blessée ? L’écriture parvient-elle à apaiser cette douleur ? (Je pense ici à la fin du poème de Nadine dans « Métamorphoses d’Ishtar » p. 18 « La mémoire se reconstitue/ à force de labeur et d’insistance, /les choses finissent par se préciser/ Dans le temps, une histoire contenue/ dans ses germes » OU encore dans « Elégies du levant » p. 40 « et la mémoire n’est-elle pas/ pour raviver/ un chagrin ? et l’oubli et la mémoire/ ne sont-ils que pour ensemencer/ l’écriture ? )

Réponse : Je pense on ne guérit pas d’une douleur. Elle s’estompe mais au moment de l’écriture elle ressurgit, prend forme, se replante dans la page? Germe et pousse comme un arbre. Mais alors qu’elle ruisselait en larmes elle s’épanouit en beauté et elle fleurit. 



6. FEMMES
Nadine, vous affirmez dans « Entre les fleuves », je vous cite : « je ne me détacherai pas de l’histoire. De l’histoire qui nous a tatouées, martelé la figure, pour désigner notre appartenance à telle tribu, à telle autre, à un groupe social (…) l’histoire des femmes à travers le monde est mon histoire à moi ». Pourriez-vous parler un peu de votre dette envers Nawal El Saadawi ( « Je continuerai à écrire. J'écrirai même s'ils m'enterrent, j'écrirai sur les murs s'ils me confisquent crayons et papiers; j'écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune... L'impossible ne fait pas partie de ma vie. »). De même pourriez-vous parler de ces figures mythiques féminines qui traversent votre écriture : Ishtar, Tanit , Hécate. Pourquoi d’ailleurs, cette plongée dans l’univers mythique ? Que nous apprend-il ?


Réponse : Vous savez Nawal El Saadawi représente tant à toutes les jeunes filles nées dans pays arabe mais aussi toutes les filles et les garçons qui ont hérité et subit le règne patriarcal. Elle avait un tel amour envers la femme paysanne pauvre égyptienne. Elle a voulu la sauver de la violence qu’elle subit. 
Cet amour est émouvant et on peut lire son récit poétique traduit par Assia Djebar Ferdaous comme un hymne à la jeune femme fellaha d’Égypte. 

Nawal a dit je suis Isis ! La déesse égyptienne. elle voulait qu’on continue à l’appeler Isis comme dans son village de la Haute Egypte. Moi j’ai voulu trouver une figure qui représente l’origine de ma culture Assyro-babylonienne alors j’ai choisi Ishtar. La déesse de l’amour et de la guerre. Je pouvais avec cette incarnation écrire mon récit épique de la guerre du Liban et l’odyssée de mon exil d’abord au Caire puis à Montréal. Cela a donné les Métamorphoses d’Ishtar. 
Tanit c’est le répondant d’Ishtar en Tunisie (Myriam pourrait en parler) 
Quand à Hécate c’est une autre figue que j’avais découvert chez Pierre Jean Jouve et qui représente le mystère de la sexualité féminine. 

7. Pourriez-vous évoquer le travail avec Hejer Charf dans la vidéo-installation « les réfugiés du chemin Roxham » ?

Réponse : Hejer Charf est une cinéaste québécoise d’origine tunisienne avec qui je collabore depuis 25 ans sur les films documentaires poétiques. Plusieurs poèmes lui sont dédiés entre autre "Le nom d’Agar" , dans Le livre des dunes ou "L’exil Andalou" dans Ce que vous ne lirez pas. Nous travaillons ensemble au sein de notre maison de production Nadja productions. Les films justement traitent de la vie culturelle diversifiée de Montréal dans un documentaire- fiction LES PASSEURS et aussi d’autres films sur la littérature francophone avec Autour de Maïr Verthuy et sur l’histoire de la Tunisie à travers la vie de Bice Beatrice Slama Béatrice un siècle,  professeur à Paris 8, juive et communiste. 
Hejer est très travaillée par les migrants aux frontières canadiennes. Dans " Venise en Québec" je raconte notre périple pour essayer d’aller à leur rencontre ça a donné un très beau court-métrage intitulé « Les réfugiés du chemin Roxham » je pourrais vous donner le lien. Elle a gardé un extrait du poème que je vais vous lire : 
 
LECTURE NADINE : « Venise en Québec »
 

8. NADINE : Vous revenez souvent à cette idée selon laquelle votre écriture serait habitée par une multitude de langues et qui à la base de toutes ces langues il y aurait le rythme.
( « Métamorphoses d’Ishtar » p. 38 « mille et une langues ont parlé ma langue/ mille et une voix me lèvent et me portent/ vers vous une bouche aujourd’hui se/ libère, car elle n’a peur de rien ni de mourir ».
En vous paraphrasant : Les arabes auraient-ils inventé le rythme avant d’avoir les mots ? De quel rythme, s’agit-il ici ?
 « Des langues sommeillent en moi. Elles ressortent en rêve ou quand j'écris.
Nous sommes tout d'abord bercées par un rythme et ce rythme veut devenir mots, vers, proses, flots. ( ou silence comme dans le rire de l’eau) »

Réponse : Je suis une machine à traduction simultanée. Continuellement je me traduis de l’arabe au français. Mon passé d’orientale surgit dans mes écrits. Comme des couches de palimpsestes, ou les sédiments d’un volcan de cendres qui tombent en recouvrant d’autres cendres, une civilisation recouvre une autre qui recouvre une autre et ainsi de suite. 
Et je suis l’archéologue qui creuse dans sa mémoire pour dégager celle que j’ai un jour été. 
Quel est ce chant que j’entends ? quels sont les demi-ton du piano oriental que je tente de reproduire quand j’écris en français ? 
Lorsque mon amie me traduit en arabe, je crois retrouver l’original de mon écrit. Et lorsque des personnes arabophones me lisent, ils pensent lire un texte arabe. Je pense à Albert Cossery qui a vécu toute sa vie à Paris dans un hôtel parisien du 6e arrondissement et qui a décrit le Caire dans son français à lui. 
Écrire c’est créer une propre langue, un style. 
Sans oublier qu’on a choisi la langue du colon. Qu’on a choisi de parler, écrire, dans sa langue à lui, pour dire la douleur du colonisé. 
Comme Shéhérazade qui prend le langage du Roi pour le subvertir. 
en même temps, dans cette lutte, il y a une relation d’amour. Amour d’une langue chantante, le français, et qui as su me séduire. 



samedi 24 avril 2021

Quo vadis, Aida ? de Jasmila Žbanić



Il y a des films qui vous secouent à la racine de votre histoire personnelle. Tel a été le cas, pour moi, de Quo vadis, Aida ? de la réalisatrice bosnienne Jasmila Žbanić, vu hier au cinéma Forum. Encore une fois, nous n’étions que cinq dans la salle pour un film qui brillera aux Oscars cette fin de semaine (je l’espère). C’est le massacre des musulmans bosniaques par Ratko Mladic, le commandant en chef de l'armée de la République serbe de Bosnie en 1995. Une guerre civile qui fait écho à la guerre civile libanaise. La réalisatrice filme les visages. Je ne saurais pas décrire toute la beauté des images dans ce film C’est aussi le jeu de l’actrice, Jasna Đuričić, interprète auprès des Casques bleus néerlandais, la mère qui veut sauver ses deux garçons en les cachant pour leur éviter le massacre, qui bouleverse et qui sert de fil conducteur. Quand Aida retourne dans sa maison occupée par une famille chrétienne, qui vit dans le lieu qui lui a appartenu, on ne peut que revivre la tragédie de tous les peuples déportés et contraints à l’exil : Palestiniens, Libanais, Arméniens, … L’universalité de ce film, son humanisme, mérite l’Oscar du meilleur film international. À voir absolument.